Car enfin si cette sévérité paraît redoutable, les résultats auxquels elle conduit sont si beaux ! L’énergie est un tel bien qu’il faut préférer le coup de fouet qui la réveille à la caresse qui l’endort. Malgré tout, nous n’en sommes pas arrivés à ne plus sentir sa grandeur. Même les cœurs mous et avilis gardent pour elle une secrète admiration. Un être qui se possède lui-même est comme un phare dans le monde moral.
Rien ne se recommande d’emblée et ne s’impose comme la force d’âme. Quand elle passe, on sent que c’est la royauté qui passe, et quelque chose au fond de nous nous fait souhaiter de posséder cette royauté. Le spectacle de l’avilissement des volontés nous remplit de dégoût pour les autres et pour nous-mêmes. Il y a des jours et des heures où le sentiment de l’indignité universelle nous écrase. Tout au contraire le spectacle de la virilité est réconfortant. Il suffit que son pur rayonnement ait une seule fois éclairé notre conscience pour qu’il nous en reste un souvenir indestructible. « Tel jour, en telles circonstances, j’ai vu un homme à l’œuvre, à l’œuvre de courage, de pitié, ou de vérité, et je l’ai trouvé si beau que je donnerais tout pour lui ressembler… » Comme je voudrais que beaucoup de nos jeunes contemporains pensent ainsi ! De même qu’il y a de la joie à voir un enfant vif, entreprenant, méprisant la douleur, de même on aime à rencontrer un jeune homme ayant pour idéal d’être fort, et souhaitant avant toute chose de ne rien craindre, si ce n’est la bassesse, Celui-là, certes, doit être disposé à recourir à la discipline pour réaliser ses nobles aspirations, et il n’en méprisera pas les petits moyens. Car c’est par eux qu’il faut commencer. Qu’on se persuade bien d’une chose, c’est que l’énergie, comme toutes les facultés humaines, est soumise aux lois du développement. Elle a sa culture comme l’intelligence, et comme elle, s’élève des choses les plus simples aux plus difficiles. L’entraînement progressif de l’énergie a une grande analogie avec l’école de guerre. Le soldat est un homme discipliné, qui sait endurer et combattre et s’est préparé par une série d’exercices. Edgar Quinet a dit qu’il y avait dans la guerre deux choses : le côté humain et le côté divin. Le côté humain c’est l’ensemble du mécanisme matériel ; le côté divin c’est l’esprit qui anime les soldats, la cause pour laquelle ils combattent. Dans le beau combat auquel l’homme se prépare, il en est de même. Les petits moyens, ici, sont l’ensemble des procédés par lesquels on assouplit et fortifie l’outil : la volonté. On peut tous les ramener à un principe que voici : Dans les détails de sa vie, s’appliquer constamment à être actif plutôt que passif. Manger, boire, dormir, se divertir, travailler, tout ce que l’on entreprend, peut s’accomplir passivement. On peut être couché dans son lit, parce qu’il doit en être ainsi et qu’on le veut bien ; mais on peut y être, parce qu’on est vaincu par sa paresse. Chacun sait cela. Il en est de même pour tous les actes de la vie, et rien n’est plus simple à remarquer.
Le travail qui paraît être l’action par excellence peut, lui aussi, avoir un caractère passif qui lui enlève presque toute sa valeur morale. Travailler, parce qu’on y est forcé, poussé par la faim, la soif, c’est être passif. C’est notre faim, notre soif qui est le ressort, et nous ne faisons que suivre l’impulsion.
La vie demande à être conquise en détail sur les fatalités et les influences extérieures, sur les désirs, les appétits, les passions, la force d’inertie qui est en chacun de nous.
Que d’êtres ont vécu et sont morts sans jamais se douter que la grande affaire dans une vie humaine était de vivre sa vie et non pas de se laisser emporter et dominer par elle ! Ce sont là choses à recommander aux jeunes conscrits qui veulent se mettre à l’école de guerre. Il faut s’emparer de sa vie, se surveiller, et s’appliquer à y gagner peu à peu du terrain sur cette passivité qui nous surprend et nous lie malgré nous, dès que la garde intérieure s’endort. Un bon moyen pour arriver à exercer cette vigilante action qui fait que notre vie tombe peu à peu au pouvoir de notre volonté réfléchie, c’est de se fortifier, en général, par toutes sortes de mâles pratiques. Rien ne vaut, pour s’endurcir, un peu de misère, de privation, de souffrance même. En général les cœurs forts ont été trempés dans les luttes et dans la vie difficile. Les événements ont constitué pour eux une école sévère et salutaire. Suivons cette indication de la vie et soyons durs pour nous-mêmes. Recherchons les fatigues, les efforts, tout ce qui tend les muscles et solidifie les os, tout ce qui rend le sang plus rouge, tout ce qui exerce la patience et l’endurance de quelque nature que cela puisse être. Et cela avec méthode, comme on arrive peu à peu à soulever, en s’y appliquant jour après jour, des poids que les mains inactives ne pourraient même pas remuer. L’entraînement physique est une des conditions de la vigueur morale. Montaigne a dit : « Pour leur durcir l’âme, il faut leur durcir les muscles. » Pour un homme qui aspire au gouvernement de soi-même, l’engourdissement des forces doit être un sentiment insupportable, Il se sent le devoir d’entretenir toutes celles qui sont en lui, dans le corps comme dans l’esprit, de les développer par un soin constant et de les fourbir journellement comme on fait d’une arme précieuse, afin que la rouille et la poussière ne l’atteignent pas. Lorsque, par ces mâles pratiques, l’homme sera parvenu à être maître de lui comme un bon cavalier l’est d’un bon cheval, les conditions humaines de la lutte seront remplies. Il s’agira alors du côté divin, à savoir de l’esprit qui doit l’animer et au nom duquel il va porter son arme au combat. Qu’il ne puisse servir qu’un maître, c’est là le premier point ! Ce maître c’est la volonté qui est au fond des choses, et cette volonté nous la servons en nous inspirant des intentions qu’elle nous découvre dans la vie de l’humanité. Faire grandir et progresser la vie, la rendre juste, forte, pure, saine, joyeuse, l’aimer et le lui prouver en la servant, voilà le but. — Mais quand on aime la vie dans son essence divine et son intégrité, que de choses ne faut-il pas haïr ? Nous dirons donc ceci : Le résultat de la discipline doit être de former, d’assouplir, d’apprivoiser notre nature entière de telle sorte qu’avec toutes les énergies qui sont en elle, elle se mette, comme un glaive docile et vaillant, au service de la vie qu’il faut aimer, contre tous ses ennemis qu’il faut haïr, combattre et attaquer sans trêve ni merci. — La haine du mal est le complément indispensable de l’amour de la vie. Celui qui ne sait pas haïr ne sut jamais aimer. Qui dit : j’aime, et ne ment pas, dit du même coup : je hais. Ces belles et fortes passions sont le nerf des combats. Tous les grands amis des hommes les ont connues par cette seule raison qu’ils étaient d’une pièce, comme les rochers sur lesquels on peut bâtir sa maison ou se briser la tête.
Aimer et haïr, avec tout ce qu’on est et tout ce qu’on a, jusqu’au sacrifice, jusqu’à la mort, c’est ce qui constitue le degré le plus élevé de la discipline virile. A ce point, à travers les commencements humbles, la fidélité dans les petites choses, l’obéissance consentie est devenue la liberté suprême, et j’ajouterai, le bonheur le plus élevé et le plus pur.
Foin du bonheur lâche et passif qui après tout vous amollit et vous expose ensuite désarmé à tous les coups, même les moindres ! Quelle misère que ce bonheur ! La vraie félicité est dans l’action, la lutte. Oh ! vivre, combattre, souffrir pour ce qu’on aime et pour ce qu’on adore ! pour la justice, la liberté, la patrie, pour ceux qu’on outrage et qu’on opprime ; être un cœur d’homme, un rempart, comme disaient les Grecs, une borne irréductible ; n’avoir qu’une parole aussi ferme pour dire oui que pour dire non, et sur laquelle on peut compter comme sur le soleil levant ; emboîter le pas dans l’immortelle phalange qui passe au champ d’honneur de l’humanité dans un éblouissement de soleil ! Jeune ami qui lis cette page, sens-tu le feu courir dans tes veines en te représentant ce sort ? Il sera le tien. Mais pour y arriver, il faut avoir le courage et la patience de te laisser morigéner par un maître d’escrime !
2. Travail.
Le travail est la forme calme et continue de l’action. On répète :
« Le travail est la vie, l’oisiveté la mort. » Si cela est vrai, et je n’en doute pas, nous sommes rongés par la mort. Comment, dira quelqu’un, vous trouvez qu’on ne travaille pas assez ? D’autres estiment qu’on travaille trop. Entendons-nous. Aucun siècle n’a plus travaillé que celui-ci, mais qui a fait le travail ? Quelques-uns. Pour un inventeur qui s’est usé en recherches et en veillées, combien de gens qui se reposent et profitent de son labeur ? Dans l’industrie, le travail repose sur certaines épaules surtout. Les autres en profitent sans savoir aucun gré à ceux qui peinent. L’Américain Bellamy a fort bien comparé la société à une diligence : Une partie de l’humanité y est attelée, l’autre se dispute les places de l’intérieur et se fait traîner. Le travail est mal compris, et même méprisé par beaucoup trop de gens. Il est surtout considéré comme une corvée à laquelle on se soumet pour gagner le pain. Celui qui a du pain n’a pas besoin de travailler. Quant à l’autre, il travaille par nécessité. Tous les deux font mal. Je distingue deux espèces de fainéants, ceux qui paressent et ceux qui travaillent en grognant. Donc il y a lieu de réhabiliter le travail. Comment arriver à cela ? En travaillant tous, sans exception. Étant donné que le travail est une loi de la vie, on ne saurait, sous aucun prétexte, admettre que quelqu’un s’en exempte. Quiconque ne travaille pas est, dans l’esprit même de cette loi suprême, condamné à périr. Il périt de marasme intérieur, dévoré par l’énergie prisonnière qui se transforme en poison. Tout ce qui ne remue pas, ne fonctionne pas, se rouille et se corrompt. Vous ne faites rien, jeune homme ? Il suffit. Je préférerais entendre dire que vous avez le choléra, car il ne tue et ne contamine que le corps. Le mal d’oisiveté qui vous ronge, détruit tout l’homme. Vous êtes non seulement infecté, mais vous constituez un foyer d’infection. Dans une société bien organisée, celui qui est atteint de votre mal devrait être condamné à mort : à mort par le mépris public, à mort par la faim. Que l’homme ait du pain en abondance et vive sans travailler, du travail d’autrui, ou qu’il n’ait pas de pain, mais que, paresseux, il le mendie ou le vole de n’importe quelle façon, il n’y a pas de place pour lui dans un monde soumis à la loi du travail et de la solidarité. Il tombe de l’arbre comme la feuille morte.