Surtout nous qui aimons le travail et qui comprenons à quel point il est bon, salutaire, respectable, nous qui sentons qu’il est un grand libérateur et un grand pacificateur, ne le cachons jamais. Ce siècle de labeur cache le travail ; c’est une de ses élégances. Dans nos villes, les étalages éclatent aux yeux, les ateliers sont masqués. On voit les résultats, mais non l’effort. Comme c’est malsain pour la jeunesse et pour tout le monde ! Ne pas savoir la peine que les choses ont coûtée ! Ne pas voir la petite main pâle qui a fabriqué cette fine dentelle, le poing noir qui a forgé ces appareils et ces machines ; mais c’est être induit en erreur et disposé à l’injustice ! On en arrive à croire que les choses se font aisément, toutes seules peut-être. Montrons le travail ; c’est une nécessité sociale, un hommage à la vérité. Faisons davantage encore, honorons-le dans notre personne, afin d’apprendre à la jeunesse à l’honorer. Jamais nous ne l’exalterons assez. Ne cachez pas vos mains quand elles présentent les traces du travail, ce serait une mauvaise action. Voyez comme le mal s’étale ! N’ajoutez pas à son impudence votre fausse honte. Pourquoi brosser avec tant de soin cette poussière de labeur qui vous honore ? Le soldat n’est jamais plus beau que lorsqu’il est noir de fumée ! Qu’est la grande tenue des jours de parade auprès de la livrée des batailles ! Le vieux Diogène que personne ne connaît et que l’épithète de cynique définit si mal était un très grand philosophe pratique et un excellent précepteur. Il enseignait entre autres aux jeunes disciples qui se confiaient à sa direction à affronter certains sots préjugés du public et à circuler en portant des fardeaux, des outils, ou des objets de consommation. Que n’est-il encore parmi nous pour enseigner ces rudes préceptes à certains jeunes seigneurs qui se soucieraient fort peu d’être aperçus en mauvaise compagnie, mais rougiraient d’être surpris dans l’accomplissement de telle besogne modeste et honorable !

Les coutumes les plus absurdes et les idées les plus fausses sont journellement inculquées à la jeunesse des deux sexes par cette manière de cacher le travail. Vous vous excusez, madame, de ce que je vous surprenne travaillant, les mains à la pâte, ou occupée à soigner vos enfants. Votre embarras n’est flatteur, ni pour moi, ni pour vous. Serions-nous de ceux qui méprisent le travail ? Faire la cuisine ou le ménage, soigner ses enfants, quoi de mieux ? Une mère est-elle jamais plus touchante qu’à son poste ? Quel plus bel exemple à donner à la jeunesse ? Sans doute, il ne faut rien exagérer, ni se noircir les mains et la figure de propos délibéré. La vertu elle-même n’est estimable que par le tact et la discrétion. Mais nous nous comprenons, n’est-ce pas ? On répète souvent maintenant que les jeunes ne veulent plus travailler, et ceux qui parlent ainsi sont les auteurs directs de l’inertie qu’ils blâment. En se faisant les serviteurs de leurs enfants, en leur évitant tout effort, ne les ont-ils pas eux-mêmes habitués à la paresse ?

Et puisque nous voici à parler de travaux manuels, consacrons une attention spéciale à cette forme très délaissée de l’activité. Je reconnais dans leur réhabilitation un des grands moyens curatifs que réclame l’état de notre époque. Tout d’abord cet équilibre perdu par l’exagération des opérations intellectuelles, par l’exaspération de nos facultés représentatives, serait rétabli par une poussée du côté de l’activité musculaire. L’activité musculaire tonifie, repose des efforts d’attention et de raisonnement et amène une certaine pondération dans l’être surmené. A ce point de vue le travail manuel est un des plus énergiques moyens thérapeutiques. Il enrichit le sang, augmente l’énergie, entretient la bonne humeur quand elle existe, et la ramène quand elle a disparu. On vit bien plus gaîment et plus largement quand le corps a son activité normale, et la pensée, loin d’y perdre, y gagne. L’étude sédentaire énerve, altère les impressions et les idées, diminue la clarté des conceptions et dispose aux exagérations et aux excentricités. On ne quitte pas impunément la base de la vie. On tient mieux sa plume et on s’en sert mieux après avoir raboté, scié, limé, martelé, car rien n’active la circulation cérébrale et l’éclosion des pensées comme une occupation physique modérée et, d’autre part, en nous rapprochant de la vie réelle, des choses qu’on voit, touche, et qui sont du domaine essentiellement pratique, on assemble au fond de son être comme un lest précieux qui empêche la pensée de s’égarer et de se perdre dans le vide. Que de politiciens auraient échappé au danger des formules creuses et à la rage stérile de légiférer, s’ils s’étaient initiés par le travail aux besoins pratiques du peuple !

Mais parmi tous les travaux manuels il n’en est aucun qui, pour sa merveilleuse influence, soit comparable au travail des champs. C’est un des moins accessibles à la jeunesse studieuse en temps ordinaire ; mais il y a les vacances. Heureux celui qui, alors, peut s’enfuir aux champs, et qui possède un coin de terre familier ou quelque parent et ami auquel il peut demander de l’initier au secret rural ! Il y a une âme des champs, qui vit sur les sillons et dans les moissons, dans les haies et les prairies, âme bienfaisante, calmante, pleine de doux enseignements et de mâles élans. Virgile l’a comprise. L’antiquité en était imprégnée. Mais pour se révéler, cette âme demande à chacun sa part d’effort. La terre parle aux promeneurs, sans doute, elle est bonne à tous, mais il est des choses qu’elle ne dit qu’à ceux qui la cultivent et la travaillent, qui l’aiment en un mot. J’estime que le plus grand malheur d’une société est de consommer le divorce avec la terre et d’en arriver, comme cela se produit malheureusement dans les grandes villes, au sein de la vie factice, à ne plus la considérer que comme de la boue. Comme il est vrai, le vieux mythe du géant Antée, ranimant ses forces chaque fois qu’il touchait la terre, sa mère, et vaincu enfin parce que son adversaire l’en avait violemment arraché ! Il faut rechercher la terre, se retremper à son sein robuste. Jeunesse fatiguée, surmenée d’études, anémiée et énervée par la grande ville, prends la clef des champs ! Parle aux paysans, fais mieux, demande-leur du travail. Apprends à conduire cette charrue, à manier cette pioche, cette faux ! Dans quelques jours tu seras étonné du nombre de choses nouvelles que tu auras découvertes, tu auras appris quel mal donne la culture de ce pain mangé avec ingratitude par une foule de gens, et que tu ne pourras plus toucher désormais sans attendrissement, te souvenant que l’homme y a mis sa peine, et Dieu son soleil. Celui qui déchire le sol et y jette la graine te sera apparu comme le symbole même de l’humanité qui sème et espère. Près de ce laboureur, si la vie t’a semblé jadis irréelle et pleine de vanités, tu diras tout bas avec le poète :

On sent à quel point il doit croire

A la fuite utile des jours !

Obscurément tu percevras la sainteté du travail et le sérieux profond de la vie, et tu verras les derniers rayons du soleil d’octobre

Élargissant jusqu’aux étoiles

Le geste auguste du semeur !

Fais cela, jeune homme, crois-moi ; avant de te le conseiller, je l’ai pratiqué. J’ai fauché plus d’un champ d’avoine et de froment, bercé pendant de longues heures sous le ciel d’août, par la lente cadence de l’outil qui va, qui vient, abattant à chaque coup les épis jaunes et lourds : j’ai entendu chanter les cailles dans les champs profonds et par delà les flots dorés des blés et des bois qui bleuissent au-dessus des vignes ; j’ai songé aux rumeurs humaines, aux fournaises des grandes cités, aux problèmes qui tourmentent ce temps, et j’y ai vu plus clair. Oui, j’en ai la certitude, l’un des grands remèdes à nos maux, à nos maladies sociales, intellectuelles et morales, serait le retour à la terre et la réhabilitation du travail des champs. Je ne puis m’empêcher de citer ici une page de mon ami T. Fallot, « Idées d’un rural », et je les recommande aux jeunes hommes en général, mais en particulier à ceux qu’une conception erronée de la vie pourrait engager à renoncer à cultiver leurs terres et à donner ainsi un exemple funeste :