« C’est aux classes cultivées à donner l’exemple du retour à la campagne et du retour à la terre. Elles ont fait le mal, à elles de le réparer.
« N’est-ce pas elles qui ont enseigné aux paysans le fétichisme de la ville, de tout ce qui en vient, — articles et idées de pacotille ? elles, qui ont répandu le culte de l’argent qu’on y gagne sans peine, la soif des plaisirs frelatés qu’on y goûte, et le reste ?
« Après avoir enlevé au paysan le respect de la terre et du travail qui la féconde, il ne sera pas aisé de le lui rendre ; et pourtant il faut, coûte que coûte, lui faire comprendre qu’il n’y a pas d’existence préférable à la sienne. Sinon, la désertion des campagnes continuera.
« Mais les raisonnements ont peu de prise sur le cultivateur ; les leçons de choses seules le font réfléchir. Le jour où il verra les familles aisées et les hommes instruits venir habiter avec lui et travailler comme lui, Jacques Bonhomme finira par comprendre qu’on l’avait bel et bien trompé en l’assurant qu’il y a plus de pièces d’or à gagner en ville que de pierres dans sa vigne, et, tout ému de cette découverte, il recommencera à racler joyeusement sa terre au grand soleil de Dieu et à lui faire produire son fruit.
« Du reste, point de malentendu ; ce n’est ni une œuvre de dévouement, ni un apostolat que je prêche aux hommes cultivés, mais une entreprise fort raisonnable dont ils seront les premiers à bénéficier.
« L’honorable corporation des pharmaciens aura beau aligner formule après formule et composer pilule après pilule, elle ne retrouvera jamais de reconstituant pareil à celui que fournit à l’homme le travail de la terre. »
Les anciens étaient plus sages que nous en imposant à leurs enfants l’apprentissage d’un métier manuel, quelle que fût leur condition sociale. Ce genre d’éducation pratique est le complément indispensable de toute culture virile.
Le travail manuel, à mon avis, outre les avantages que je viens d’énoncer, en a un autre. Il nous fournit un terrain de rapprochement social. Tant que ce travail est méprisé par la partie lettrée ou aisée d’une nation, il subsiste une source de malentendus et de ressentiments. Malgré toutes les protestations et tous les témoignages en l’honneur de ceux qu’on nomme les travailleurs, ceux-ci se persuadent que leur travail est après tout un esclavage auquel personne ne voudrait se soumettre librement. De là à la haine du travail manuel, il n’y a qu’un pas. Quant aux travaux de l’esprit, qui se font en général dans des conditions extérieures de propreté et de confort, le peuple les déprécie facilement et n’y voit qu’un agréable passe-temps ou une fainéantise déguisée. Qu’on puisse peiner, lutter, se fatiguer, remuer de lourds fardeaux, et gravir des sentiers ardus, tout en restant assis tranquillement sur une chaise, à l’ombre, cela n’est pas aisé à comprendre pour celui qui supporte le soleil, les intempéries, les miasmes des mines.
Les malentendus qui résultent de cet état de choses sont un grave obstacle au progrès social. Pour les faire diminuer il est nécessaire que les classes lettrées se familiarisent avec les travaux des autres classes et fassent les premiers pas vers la réhabilitation des plus humbles besognes.
Le travail à l’heure actuelle est surtout devenu un moyen de se procurer la nourriture matérielle, ou encore le plaisir, le luxe, la réputation. Nous l’avons fait descendre à un rôle subalterne. Comme la plupart des forces humaines, si belles dans leur liberté, il a contracté dans l’esclavage une série de difformités. Il est, comme l’amour et la religion, méconnaissable à force d’avoir dégénéré. Nous ne connaissons presque plus que le travail vénal. Même les travaux de l’esprit se vilipendent et se vendent. Qui donc se souvient que le travail est une des plus pures sources de bonheur et que jamais il n’est plus saint que lorsqu’il est désintéressé ? De tous les moyens que possède l’homme de se mettre en rapport avec le fond des choses, la vérité, la justice, tout ce qui est vénérable et permanent, il n’y en a aucun qui vaille le travail. Il semble que, pour établir entre nous et le grand mystère de la vie ce contact qui fait qu’on reçoit la secousse électrique vivifiante, il faille mettre ses mains à une œuvre utile. C’est en travaillant, en s’oubliant dans le labeur aimé que l’homme se sent de la race de l’Éternel Ouvrier. Le travail est le grand libérateur, le pacificateur, le consolateur par excellence. Mais pour le connaître tout entier, il faut se souvenir qu’il s’appelle quelquefois la peine.