3. Peine.
Pour les jongleurs de mots, un mot ne vaut pas plus que ne vaut un sou pour le financier spéculateur. L’un et l’autre remuent à la pelle le résultat du travail d’autrui. Mais pour celui qui le gagne à la sueur du front, l’argent a sa vraie valeur ; il voit ce qu’il coûte à gagner. Il en est de même des mots. Que n’ont-ils coûté à faire, ces mots que l’un promène, s’en ornant comme d’une breloque, et sous lesquels l’autre apparaît, affublé comme un barbet en uniforme. Les mots sont de longues histoires condensées, des flores entières de vie et de pensées ramassées en un seul bouquet. Voyez ce mot labor qui signifie à la fois travail et peine ! C’est toute une philosophie et toute une morale. Il unit en une même pensée l’activité créatrice de l’homme, et cette loi de peiner, de souffrir, à laquelle nous sommes tous soumis. N’indique-t-il pas, ce mot, que la douleur s’unit au travail dans la longue et lente évolution humaine, et que cette évolution est un travail d’enfantement, un douloureux labeur ? Voilà ce dont le jeune homme doit bien se pénétrer, afin de se faire une idée juste de la peine, et de ne pas rechercher seulement cette forme de l’activité qui est bonheur et plaisir et qui épanouit tout l’être dans la volupté de créer, mais d’accepter l’effort pénible et de transformer en activité, par la libre acceptation, même la douleur passive.
L’homme est rebelle à la peine et à la douleur. Sa nature l’exige ainsi. La douleur le préserve en l’avertissant. Quand l’homme s’égare, elle surgit devant lui pour le lui faire comprendre. Il est donc naturel que nous recherchions ce qui augmente la vie et lui agrée, et que nous évitions ce qui la diminue et la fait souffrir, Mais par cela même, ne devons-nous pas quelque reconnaissance à la douleur ?
L’homme est un apprenti, la douleur est son maître
Et nul ne se connaît avant d’avoir souffert.
A. de Musset.
La douleur ne remplit pas seulement auprès de nous l’office négatif d’un avertisseur qui crie gare aux endroits périlleux ; elle nous rend attentifs à nous-mêmes, nous révèle à nous. Que de choses que l’homme ne voit bien qu’à travers les larmes ! Et quelles larmes plus sincères, plus touchantes que celles de la jeunesse ? Quand ce cœur frais, généreux, sensible est mis en contact avec la vie rude, souvent impitoyable, comme il souffre ! Quelles épreuves il traverse ! La jeunesse de ce temps âpre et positif en sait quelque chose. Nous lui dirons : Aimez-la, cette douleur, qui vient du contact de la vie avec votre idéal. Descendez avec elle jusqu’au plus profond de votre âme et interrogez son soupir. Partout où, dans ce monde, vous vous sentirez froissé, blessé dans un sentiment profond et vrai, contrarié dans une aspiration légitime, ayez le courage de votre souffrance. Qu’elle soit le cri d’alarme qui vous excite à la résistance, au combat, à la recherche de quelque chose de meilleur. Vous connaîtrez alors la douleur libératrice. Elle forge des armes avec des chaînes. Dans cette sainte peine de jeunesse, opprimés, souffrant des injustices que le plus fort fait subir au plus faible, apprenez à mieux aimer la justice. Ne faites pas comme les derniers venus de certaines écoles, qui, tourmentés par leurs aînés, se promettent de tourmenter un jour les jeunes à leur tour. Que la douleur vous instruise dans la pitié et vous rapproche de ceux qui souffrent et peinent, des petits, du peuple, de tous ceux qu’on oublie. Ainsi elle vous dévoilera des choses grandes et cachées. Mais elle fera davantage pour vous. Elle vous rapprochera des morts, comme elle vous aura rapproché des vivants. Les grandes souffrances de l’histoire ne vous resteront point étrangères. Vous communierez avec ceux qui ont vécu avant vous, dans le sacrifice et la peine. L’humanité que méprisent ceux qui ne la connaissent pas et ne font rien pour elle, vous apparaîtra belle de tout ce qu’elle a souffert, et vous l’en aimerez davantage. Vous vous serrerez autour d’elle comme les enfants se serrent autour de la mère en pleurs, et elle vous apprendra le secret de puissance, d’espérance, de foi, qui est révélé au sanctuaire des grandes douleurs. Ne craignez pas que votre jeunesse y perde de sa gaîté. Comme le travail, la douleur entretient la faculté d’être heureux. Il croît, sur les sentiers escarpés qu’elle nous fait gravir, des fleurs au doux sourire, que les profanes n’ont jamais connues.
La peine est encore un aiguillon, un ressort puissant. Une existence trop facile énerve, une jeunesse molle prépare mal à la vie. Il est bon de se soumettre au joug tant qu’on est jeune. Le fardeau des jours heureux est bien lourd à supporter avant que l’expérience soit venue à notre aide. Souhaitons-nous un peu de misère plutôt, c’est plus salutaire. Cela trempe la volonté, durcit l’épiderme et prépare à la liberté. Puis, c’est plus mâle, plus conforme à ce que doit désirer un jeune homme, c’est-à-dire un être qui est jeune et qui veut devenir un homme. Regardez les meilleurs de ce temps et les meilleurs du temps passé. Ils ont tous mangé un peu de vache enragée, et ils s’en vantent. Après tout, c’est bien plus intéressant à raconter plus tard. Meminisse juvat. Sans doute, un bon lit, une bonne table, c’est à apprécier. Ne méprisons rien et, à l’occasion, profitons-en mieux que personne. Mais ce n’est pas là ce qui marque et se grave le plus avant dans le souvenir. On se rappelle plus volontiers les jours où l’on a mangé maigre et couché sur la dure, voire même à la belle étoile. Je ne souhaite à personne de souffrir de la faim, du froid, de pâtir enfin, mais un peu de misère et d’austérité, c’est le sel de la jeunesse.
C’est pour cela qu’il faut se féliciter d’être né dans une situation modeste, et quand il en est autrement, il convient de rechercher la simplicité de goûts et de besoins. Je voudrais qu’il y eût un plus grand nombre de jeunes gens riches, épris de labeurs, d’efforts, de privations, de pauvreté volontaire enfin, et moins de jeunes gens, issus de conditions humbles, honteux de leur sort et de leur origine, toujours appliqués à paraître plus fortunés qu’ils ne sont et arrivant à dépenser, pour leur superflu, le nécessaire de leurs parents !