Pour conclure, j’estime que la douleur est une amie, qu’il faut la saluer comme une majesté, être bien persuadé que sans elle l’humanité serait restée confinée dans la barbarie, et que les plus beaux progrès lui sont dus.

Tout jeune homme de cœur doit la respecter, la vénérer au-dessus de n’importe quelle grandeur, l’aimer et baiser dans la poussière les traces de ses pas sanglants.

4. Recueillement et repos.

Ceux qui méditent de sortir des chemins battus ont besoin de se constituer une forte vie intérieure. Pour retrouver constamment la ligne juste, impartiale, il leur est nécessaire d’échapper de temps en temps aux sollicitations extérieures, aux entraînements des tendances et des partis, aux cris discordants qui déchirent l’air autour d’eux. Je réclame une large part pour le recueillement, dans la vie de notre jeunesse. Où la trouver, c’est une autre question. L’autre jour, en passant sur un de ces champs de foire où, avec les moyens perfectionnés de la civilisation moderne, on organise de si beaux vacarmes, j’ai vu ceci : Un petit jeune homme aux cheveux bouclés, aux traits fins, faisant partie, sans doute, d’une famille de forains et rentré, pour les vacances dans la voiture paternelle, se tenait accroupi sur un pliant, les coudes sur les genoux, les pouces dans les oreilles, les yeux plongés dans un livre. A droite criait un bateleur, à gauche ronflait un trombone, une grosse caisse battait son plein, plusieurs orgues rivalisaient sur des airs différents au souffle assourdissant de leurs trompettes d’airain. Des chiens aboyaient, des passants chantaient, criaient, se battaient : le petit, lui, restait imperturbable. Longtemps je le regardai. Il m’apparut à ce moment comme un symbole : Si l’on veut arriver maintenant à se recueillir, c’est un peu comme lui qu’il faudra s’y prendre. Imitons ce vaillant enfant qui, à force de volonté, établit le silence en plein tumulte. Il faut avouer que cette puissance de concentration n’est pas donnée à tout le monde. Encore arriverions-nous peut-être à l’acquérir si nous connaissions la valeur du recueillement. Mais, en général, on le redoute plutôt qu’on n’y aspire. Chacun, au sortir du cours, des bureaux, du laboratoire, de l’usine, croit de son devoir de prendre des mesures contre les dangers qu’il court de rester en tête à tête avec lui-même.

Les auditeurs de Jean-Baptiste, touchés de sa parole, lui demandaient : Que faire pour échapper à la colère à venir ? Leur question me rappelle, par analogie, celle d’une multitude de nos contemporains. Ceux-ci demandent : Que faire, qu’entreprendre pour échapper à nous-mêmes ? Ont-ils peur d’être en mauvaise société en demeurant face à face avec leur propre personne ? On le dirait. Ils préfèrent à la solitude la compagnie la moins intéressante et la plus malsaine. Certains aiment mieux payer pour s’ennuyer en masse que de s’ennuyer tout seuls gratuitement. Rien n’est intéressant comme de voir toutes les combinaisons, toutes les ingénieuses roueries déployées dans cette lutte contre le recueillement. On s’assure contre lui, comme contre la grêle ou l’incendie. Le sou dépensé par les plus pauvres pour acheter un journal, dont parfois ils ne lisent que le feuilleton, n’est-il pas très souvent une sorte de prime d’assurance ? Vous connaissez ces gens prévoyants qui portent toujours des sels sur eux pour s’en servir en cas de malaise. Il y en a même qui emportent toute une pharmacie : c’est plus prudent. Dans un but différent, d’autres ont toujours sur eux une feuille publique, un roman, un jeu de cartes ou de patience. Aussitôt qu’il se présente un instant et qu’ils risquent de réfléchir, ou de rentrer en eux-mêmes, vite, ils sortent leur remède. Ils lisent un bulletin financier, un fait divers, ou font une réussite… le péril est conjuré, et quel péril ! ils avaient failli se recueillir. C’est l’horreur de la vie intérieure poussée jusqu’au ridicule.

Le résultat est que beaucoup d’hommes deviennent des étrangers pour eux-mêmes. Toute l’intensité de vie s’est portée à la surface. Channing disait : « Il vit et meurt des multitudes d’hommes aussi étrangers à eux-mêmes que nous sont à nous les pays à peine connus de nom, mais qu’un pied humain n’a jamais foulés. » A certaines époques de l’histoire, la contemplation solitaire avait fait perdre aux croyants le chemin du monde à force de les tourner tout entiers vers les choses intérieures. Le chemin perdu maintenant, c’est le petit sentier qui conduit dans notre propre cœur. Nous avons grand tort de négliger ce sentier. On perçoit, dans le silence de ses détours oubliés, des voix douces et puissantes dont nos oreilles se sont déshabituées.

La solitude que nous fuyons est bonne, et le recueillement est salutaire. Il faut des haltes dans la vie, et comme dit Ésaïe, il convient parfois de s’asseoir dans le silence.

Vous me direz que ce que j’avance là est en contradiction avec l’action que je présente comme un des traits essentiels de l’idéal nouveau. Nullement. La source de l’action calme et sûre est dans le recueillement.

En quoi consiste l’énergie d’une volonté, la fermeté d’une conscience et sa sûreté ? C’est dans la faculté de savoir être seul, de résister à l’envahissement des influences du dehors et de s’affermir contre elles dans une forte vie intérieure. Se recueillir n’est pas fuir le monde et s’amollir dans un isolement maladif ou dans la stérile contemplation du moi. Dans ce sens nous disons au contraire : Væ soli ! — Se recueillir c’est forger et fourbir ses armes à l’écart pour les reporter au combat avec une énergie nouvelle. C’est reculer pour mieux sauter.

A côté de toute grande activité extérieure, il faut une vie intérieure intense. Partout où celle-ci manque, l’activité dégénère en agitation. La retraite, la solitude, le désert ont joué un rôle dans toutes les existences fécondes.