Partout où, dans ce monde, s’élève une voix capable d’éveiller un écho, elle sort d’une bouche qui sait se taire. Le secret des paroles puissantes et des actes héroïques est dans les grands silences de l’âme. Dans le recueillement toutes les énergies se concentrent et se préparent, et quand arrive leur heure, elles se manifestent avec un élan vigoureux. On dirait que l’esprit a, comme la terre, ses longs hivers où tout se tait et sommeille, ses printemps avec leur réveil, leur germination et puis ses moissons. Il y a là des lois contre lesquelles on ne peut s’insurger sans se heurter à l’impossible. Cela est vrai pour l’étude et l’assimilation du savoir d’autrui qui a besoin de se tasser et de se digérer. Cela est vrai surtout pour le travail de production personnelle. Tous les travailleurs de l’esprit devraient s’en souvenir constamment, sous peine de produire des œuvres éphémères, sans portée ni vigueur. La malédiction des carrières qui obligent l’homme d’écrire ou de parler à jour fixe, est d’exciter à la production artificielle. Plus on est jeune plus ce genre de travail fait de mal. Quand on se presse trop, on ne travaille plus, on fabrique. J’engagerai toujours un jeune homme respectueux de son individualité à produire sans hâte. Mieux vaut laisser son encrier se sécher et sa plume se rouiller, que de s’en servir pour mettre au monde des pensées non mûres. Pour les actes, il en est de même. Il ne faut pas que l’action extérieure devance l’action intérieure. Tout ce qui vient avant son heure est faux et ne peut durer. D’où vient la vertu particulière, l’immortelle beauté des chefs-d’œuvre classiques, qu’ils s’appellent poésie, peinture ou sculpture ? Elle est pour une bonne part dans la patiente gestation d’une œuvre venue à son heure sans fièvre et sans artifice. Que de mauvais travail nous faisons parce que nous ne connaissons pas la force du recueillement ni le secret de tendre longtemps l’arc afin que le coup porte plus loin !
Le recueillement est une force encore parce qu’il assure l’unité de la vie. Est-ce un cavalier que celui qui va où veut le cheval ? Non, n’est-ce pas ? — Ceux qui ne savent pas revivre leur passé, se ressaisir, et mettre de l’unité dans leurs aspirations, sont comme ces cavaliers en zigzag qui se laissent emporter à la fantaisie de leur monture. Sans le savoir ils obéissent à mille impressions étrangères, et se modifient selon les événements. Ce ne sont pas des individualités, ce sont des résultats.
Pour échapper à cette indigne servitude où tant d’hommes se voient amenés à défaire aujourd’hui ce qu’ils ont fait hier et à perdre tout le fruit de la vie, il n’y a qu’un remède : le recueillement. Il faut que le jeune homme repense son enfance et l’homme, sa jeunesse. Les meilleurs parmi nous sont ceux en qui le jeune homme se souvient de l’enfant et l’homme mûr, de l’adolescent. Quelle belle vie que celle où, malgré toutes les fluctuations extérieures, il s’est peu à peu constitué, dans le silence du cœur, un pacte de fidélité entre les âges différents : où le jeune homme a su garder la naïveté, l’homme la joie et l’enthousiasme, le vieillard la confiance et la sérénité, et où toutes ces vies résumées en une seule s’accordent pour dire : nous maintiendrons ! La triste existence, par contre, où l’on se voit soi-même là-bas dans le passé mort, comme un inconnu qui dit, qui chante, qui aime des choses que nous ne comprenons plus ! Malheur aux peuples qui oublient leur histoire et aux hommes qui oublient leur passé.
Le roi Ahasvérus n’avait pas plutôt commencé à écouter la lecture de sa propre histoire qu’il y découvrait plusieurs injustices à réparer. Laissons parfois ce chroniqueur impartial qu’on nomme la conscience, déchiffrer aux tablettes des jours évanouis ce que nous fûmes alors, ce que nous avons souffert, accompli ou négligé. Soyons respectueux pour cette sollicitation intérieure qui nous dit avec tant d’instance et d’autorité : Sta viator.
Pèlerin arrête-toi, fais une halte ! souviens-toi ! Que ce soit pour pleurer ou pour sourire, les deux sont salutaires. On en sort toujours meilleur et plus fort parce qu’on en sort plus fidèle. Une vie sans souvenir est une chaîne brisée. Le plus précieux d’elle-même est perdu, elle n’a plus de prix. A quoi bon peiner, s’efforcer, courir et se hâter pour laisser tout périr ensuite au gouffre de l’oubli ! Sta viator ! Ne dis pas que tu es pressé. A quoi sert la vitesse quand elle mène aux abîmes ! Or, celui qui ne dresse jamais son bilan moral, celui qui ne revit pas sa vie, celui qui accomplit ses œuvres et s’en va, les oubliant comme les oiseaux stupides qui oublient leurs œufs dans le sable, court à sa perte certaine. Quand il s’y attendra le moins, il se brisera le front contre quelque pierre qu’il a lui-même posée. Non, il n’y a ni excuse, ni prétexte acceptable, il n’y a aucune bonne raison possible à alléguer contre cette nécessité morale de s’arrêter et de faire son examen de conscience.
La même nécessité existe pour quiconque tient à avoir une vie intellectuelle de quelque valeur. Si vous ne voulez pas que votre intelligence dégénère, finisse dans l’incohérence, dans le plus invraisemblable mélange du pour et du contre, il faut vous arrêter quelquefois, contrôler le travail qui s’est fait, et en éprouver la solidité. En un mot, il est urgent de faire cesser les bruits du dehors et les suggestions de la pensée d’autrui pour revenir à la coutume démodée de penser par soi-même. Autrement il ne reste bientôt, comme fruit d’une vie intellectuelle désordonnée, qu’une existence pratique stérile. Les actions se détruisent les unes les autres, comme les pensées.
Que dire de la foi religieuse ? Peut-on encore donner ce nom à l’assemblage bizarre, hétérogène, de pièces neuves et vieilles de toute provenance qui constitue si souvent l’édifice de nos conceptions religieuses ? L’incurie seule semble avoir présidé à cette construction chancelante, et c’est là l’abri qui doit nous protéger ! Plus que partout ailleurs, il faut ici du silence et du recueillement. Jeunes croyants, demandez-vous ce que vous croyez, et si c’est bien vous qui croyez. Votre foi est-elle vivante, transformée en suc et en sang, ou bien n’est-elle qu’un amalgame de corps étrangers qui encombrent votre vie intérieure ? Il est si dur de voir ses affirmations les plus catégoriques se résoudre en fumée, et ses protestations courageuses faire place, au moment critique, à la crainte et aux incertitudes. Pour s’éviter l’affreuse solitude dans les rencontres suprêmes, où les croyances d’emprunt tombent en poussière au choc de l’épreuve, il faut souvent se retirer dans le silence. Là, en face de Dieu seul et de la réalité, la foi s’épure et se fortifie en devenant plus simple et plus vraie. Elle se débarrasse des scories qu’y mêlent, pour notre malheur, la routine et la crainte des hommes ; et de cette école austère où la sainte vérité nous châtie, nous sortons avec un cœur plus ferme.