Je ne me contenterai pas de recommander le recueillement ; mais je prêcherai le repos. Ne riez pas. S’il y en a qui flânent trop, il y en a aussi qui ne flânent pas assez. Trop travailler, hélas ! ne profite pas. Fermez-moi ce livre, éteignez cette lampe !
Et jam tempus equum fumantia solvere colla.
Vous n’avez pas de temps à perdre, dites-vous. Se reposer n’est pas perdre du temps, c’est en gagner. Vous travaillerez beaucoup mieux après. Il y a une limite à tout : à force de bûcher on finit par s’abrutir. J’en appelle à tous ceux qui ont passé des examens. Donc je suis pour les haltes !
Par une journée d’été, éclatante de soleil, lorsque, touriste, on a mesuré les grandes routes poudreuses et les chemins escarpés où la rocaille blesse le pied, comme il fait bon jeter le sac et le bâton et s’asseoir à l’ombre ! C’est ce qu’il y a de meilleur dans les excursions. — Réflexion de traînard ! direz-vous, maxime de ceux qui, parmi les beautés de la nature, goûtent surtout les oreillers de mousse et laissent volontiers à d’autres la gloire des grands efforts et des ascensions pénibles. Cela rappelle le fameux : Suave mari magno de Lucrèce… Pas le moins du monde ! Cette réflexion est inspirée par la nécessité même, par les lois inhérentes aux choses humaines. Celui qui ne sait pas s’arrêter ne sait ni marcher ni profiter de ses marches. Il faut quelquefois s’asseoir, regarder en arrière et devant soi, se souvenir et prévoir, examiner ses forces et son temps, écouter ce que disent au pèlerin, un instant arrêté, les brins d’herbe, les fourmis, les oiseaux. Il faut s’asseoir pour percevoir à travers les sons et les formes des choses qui passent, la voix de Dieu et le soupir de l’âme.
Celui qui ne sait pas s’arrêter ainsi ne rapportera que bien peu de ses promenades, dussent-elles prendre les proportions d’un tour du monde. Il en est de même de la vie. Pour la juger, l’apprécier, en reprendre le goût, en sonder le sens, il faut s’asseoir quelquefois sur ses bords et la regarder couler. Le meilleur de la vie et le plus utile, ce sont les haltes. — Que nous soyons harassés de corps ou d’esprit, que nos courbatures aient pour siège l’échine, le cerveau ou le cœur, il fait toujours bon se souvenir qu’on n’est ni un esclave ni une bête de somme. La fatigue trouble la vue, au physique et au moral. A mesure que nous peinons et que la lassitude ou la fièvre nous gagne, la vue claire des choses nous échappe. La tâche semble d’autant plus difficile qu’on s’y acharne davantage et sans discontinuer. Comme ces fardeaux, d’abord légers, mais qui paraissent plus pesants à mesure qu’on les porte et finissent par vous devenir insupportables, les labeurs ininterrompus se changent en corvées. Il arrive alors des moments terribles où nous nous sentons engagés dans une impasse sans issue, à nous heurter le front contre des obstacles insurmontables. Cela est vrai pour le travail matériel comme pour celui de l’esprit. L’un et l’autre se réduisent après tout à une application de la même énergie. Cette énergie augmente par l’exercice modéré, mais se rebute et peut s’anéantir par l’excès. La démoralisation s’empare facilement de celui qu’un effort démesuré a épuisé. On dirait qu’elle guette le travailleur, même le plus courageux, pour se jeter sur lui au moment où il plie sous le faix.
Autant qu’il est en nous, il nous faut donc songer en temps utile à nous donner quelque répit. Parmi les plus sacrés des droits de l’homme, il y a le droit au repos. Celui qui n’en use pas, ou empêche les autres d’en user, pèche contre l’humanité. Mais aussitôt que dans une vie se produisent les intervalles réguliers de calme et de réflexion, tout l’être se renouvelle. Un homme au repos est comme celui qui fait une cure. Moralement, il change d’air et de milieu. Il considère les choses à un autre point de vue. Il passe comme spectateur près de ce champ de travail où il agissait et, le regardant de plus loin et de plus haut, il comprend mieux son œuvre. En y travaillant il voyait le détail ; maintenant il voit l’ensemble et les alentours. La vie des autres et leur œuvre lui apparaissent dans leurs rapports avec son activité personnelle. Il établit des comparaisons et prend des leçons. Tout cela lui servira quand il reprendra sa place accoutumée. — Mais surtout en se reposant il éprouve du bien-être. La fatigue est une maladie dont le repos nous guérit, et les plus heureux des mortels ce sont les convalescents. Les contrastes qu’ils mesurent en échappant aux puissances de mort et de destruction pour renaître à la vie, sont pour eux une source infinie de jouissances que nul autre ne peut soupçonner. Si les paresseux savaient ce qu’éprouve le travailleur en se reposant, ils s’empresseraient de travailler, c’est indubitable. Des années de fainéantise données à ce qu’il est convenu d’appeler le plaisir, ne valent pas une heure de repos des vrais travailleurs. C’est pour ceux-ci que Dieu dévoile, quand ils prennent leurs aises, tout un monde de beauté et de richesse que nul autre ne peut connaître. Il leur dit, dans les crépuscules et les soleils couchants, dans le silence réparateur des soirs cléments, des choses éternelles qu’on ne peut entendre que lorsqu’on a supporté la chaleur du jour.
V
JOIE
Wer nicht liebt Wein, Weib und Gesang
Der bleibt ein Narr sein Leben lang.
Luther.
Vivez joyeux !
Rabelais.
Ne prenez pas un air sombre comme les hypocrites.
Jésus.
Καιρε! (salut grec).