Il y a trois sortes de gens hostiles au plaisir. Plus, sans doute ; mais ce serait leur faire trop d’honneur que de les énumérer tous. Cela aurait l’air d’un défilé de jours de pluie. Trois suffisent. Les utilitaires, les ascètes, les pessimistes.

Les premiers proscrivent le plaisir parce qu’il est inutile, et selon eux fait perdre du temps sans rien rapporter : Comme on voit, la raison est péremptoire.

Les autres le condamnent parce qu’il est dangereux à leurs yeux et compromet le salut. Il a existé de tout temps une vaste conception religieuse où dominent les couleurs sombres. Dieu lui-même y est triste, et l’homme fait à cette morne majesté, qui trône impassible au sein d’un silence éternel, le sacrifice de sa joie, de son pauvre sourire éphémère, de peur d’offenser celui qui ne sourit jamais.

Enfin les pessimistes nient le plaisir parce qu’il dérange leur système. C’est toujours la même chose. En philosophie, lorsque quelque chose vous gêne ou ne cadre pas avec votre petite théorie, on le supprime. Ayant à parler d’un sujet mal vu par de si graves autorités, je n’ai pas voulu rester seul, j’ai cherché du renfort. Ils sont là plusieurs dont j’ai cité les propos, et je les crois assez connus et assez respectables pour me couvrir. Enfin j’ai pris un de ces mots qui ne sont d’aucun homme, mais de tout le monde et incarnent toute une âme de peuple : Καιρε, le salut grec. Cela rappelle la bonne vieille exclamation de nos pères : Gai ! Après cela, c’est de bonne conscience et en excellente compagnie que nous allons nous engager sur le terrain. Je désire d’abord parler des plaisirs et des distractions et ensuite, descendant à des profondeurs plus grandes, de la joie en elle-même.


Quand on parle de plaisirs et de distractions, il convient d’en indiquer l’origine. De même qu’il n’est pas exact de dire que ce sont les prêtres qui ont inventé la religion, les médecins la maladie, les cuisiniers la faim, ou les vignerons la soif, de même il serait absurde de prétendre que les distractions ont été inventées par les saltimbanques, les pitres, les industriels de tout genre dont la distraction d’autrui est le gagne-pain, mais qui servent souvent tout aussi mal la cause par eux exploitée, que les mauvais prêtres, les charlatans et les débitants de produits alimentaires frelatés. L’origine des distractions est à chercher dans un besoin très réel et très légitime, le besoin de diversion. Le repos ne suffit pas. C’est à peine s’il satisfait la brute. Les animaux eux-mêmes, surtout les animaux supérieurs, ont leurs jeux et leurs divertissements. A plus forte raison l’homme en a-t-il besoin, surtout le jeune homme. Nous sommes ainsi faits que la répétition prolongée, même d’impressions agréables, nous énerve et nous fatigue. Qu’en sera-t-il des travaux rudes, de ces occupations absorbantes qui usent à la longue les plus robustes facultés ? La jeunesse se déforme et se lasse plus vite encore que l’âge mûr. L’étudiant, le jeune ouvrier, le jeune employé, qui n’aurait jamais ou qui aurait trop rarement l’occasion de se distraire ne tarderait pas à pâtir de cette privation. Son sort ne se distinguerait guère de celui de l’esclave.

Mais, si le plaisir est un besoin, voire un devoir ; si les divertissements subsistent et renaissent, malgré leurs détracteurs, il convient de leur accorder la plus sérieuse attention. Nous avons à faire là, non à un phénomène secondaire et négligeable, mais à un des facteurs les plus actifs de la vie. La question de l’emploi de nos loisirs et de la nature de nos plaisirs est une question capitale. En effet, les moyens de se distraire varient à l’infini, et s’il en est de salutaires, il en est de funestes. Dans une certaine mesure le fruit de l’activité entière dépend de l’emploi qu’on fait de ses loisirs. Les bonnes distractions rendent l’homme meilleur et le fortifient ; les distractions malsaines ruinent l’individu et deviennent un élément dissolvant dans la société.

Il ne suffit pas de savoir travailler, il faut savoir se distraire. Or, avouons-le sans détours, notre temps n’est pas de ceux qui ont su donner au besoin natif que l’homme a de se distraire et de se délasser, des satisfactions véritables, solides, et une heureuse direction. Le siècle est viveur, jouisseur à outrance, il a inventé des plaisirs et des distractions que nos pères ne connaissaient pas, mais on resterait dans la vérité stricte en disant qu’on ne sait plus s’amuser. Art perdu, recette oubliée, comme celle du feu grégeois et du ciment romain. L’histoire du loisir et de son emploi est bien instructive et bien intéressante quoique, sur bien des points, les matériaux en soient difficiles à réunir. Mais il y a un certain nombre de règles qui se retrouvent partout. A la jeunesse des peuples, à leur force, à leur vertu, à leur puissance d’expansion correspondent des moyens de distractions robustes, des plaisirs mâles. C’est la course, la gymnastique, la natation, la lutte, les jeux au grand air, tout ce qui dégourdit et assouplit le corps, tout ce qui active la joie de vivre. A la vieillesse, à la décrépitude, à la décadence des peuples correspondent les distractions efféminées, les plaisirs raffinés et souvent honteux, tout ce qui chatouille les sens, engourdit le corps et en favorise la paresse. La vie en chambre succède à la vie en plein air. Nous assistons à cette évolution chez les anciens : Les Grecs de la décadence désertaient les salutaires et viriles pratiques de la palestre où leurs anciens s’étaient distingués et trempés, pour le vin, le jeu et les plaisirs corrupteurs. Les jeunes Romains des temps de l’empire ne pouvaient pas même soulever les disques que leurs ancêtres lançaient jadis d’un bras nerveux.

Mais en règle générale et malgré les alternatives de grandeur et de décadence des peuples, on peut remarquer, des temps anciens vers les temps modernes, une sorte de progression dans les distractions sédentaires. Les délassements ayant pour forme l’exercice corporel vont en diminuant. Au moyen âge, l’influence de l’Église et de la morale ascétique se fait, il est vrai, fortement sentir. Le corps est méprisé, traité de guenille ou d’entrave pour l’âme. L’affaiblir et le négliger autant que possible est un idéal très répandu. Mais le mal que l’ascétisme fait d’une part à la société par son mépris pour les exercices du corps, et même pour les distractions en général qui sont traitées de profanes, est contrebalancé par l’influence de la chevalerie où l’éducation tout entière repose sur le vigoureux développement physique. On corrigeait un excès par l’autre. Le peuple, lui, quoique bien malheureux, et la jeunesse conservent même pendant les siècles les plus sombres cette volonté d’être heureux qui se traduit par les distractions souvent bruyantes, les excentricités et les folies. Les divertissements en plein air sont nombreux. A mesure qu’on s’approche de la Renaissance une pédagogie plus saine, inspirée par une autre conception de la vie, rend à la distraction une place dans l’éducation même. Les jeux, les divertissements sont réhabilités aux yeux des hommes qui pensent. Qu’on se souvienne de Rabelais et de Montaigne. Leurs idées ne sont pas seulement l’écho des préoccupations d’une élite, elles reflètent leur temps tout entier. La Réforme est, elle aussi, par tout un vaste côté de sa morale une réhabilitation de la joie. Les rigueurs de Calvin à Genève sont bien plutôt une protestation nécessaire, une mesure de répression indispensable contre le libertinage, qu’une condamnation de la joie. Il faut lire Luther, le voir vivre et l’entendre chanter, l’entendre faire le procès de la tristesse et l’apologie de la gaîté, nommer la première un vice, une sorte de malpropreté de l’âme, la seconde une vertu, pour se rendre compte de la position de la Réforme à cet égard. Au dix-septième siècle nous sommes partout en pleine réaction. C’est la vie factice, artificielle, qui reprend le dessus, vie de salons et de cour coïncidant avec une époque de raideur dogmatique presque sans précédents et avec de longues calamités publiques. La joie alors subit des éclipses bien faciles à comprendre. L’heure de pleurer, pour le peuple, vient plus souvent que l’heure de rire. Mais nous avons hâte d’en venir à notre temps. Un simple coup d’œil jeté sur nos distractions, comparées, en général, à celles des temps passés, suffit pour établir qu’elles ont le caractère de plus en plus sédentaire. Cette tendance peut se constater à travers toutes les couches de la société. Quand on songe à la vie recluse des travailleurs de l’esprit, ou de la population ouvrière des grandes villes, on ne peut que déplorer cet état de choses. D’autant plus que ces distractions sédentaires, quelle qu’en soit d’ailleurs la forme, depuis les plus innocentes jusqu’aux plus corruptrices, ont l’inconvénient d’exciter le système nerveux. Au sortir de l’exaspération cérébrale où nous jette le labeur enfiévré, nous aurions plus que jamais besoin d’air, de mouvement, d’exercices corporels sains, capables de réparer en partie le mal occasionné par la mauvaise atmosphère, les attitudes accroupies et homicides des ateliers, des bureaux ou des écoles. Or que faisons-nous ? Nous allons au spectacle, dans les lieux où l’on fume, boit, joue, ou encore nous faisons, et c’est du grand nombre que je parle, une lecture aussi excitante que possible. La dose d’émotion que l’on met dans certaines lectures et certains spectacles est calculée pour des nerfs émoussés et qu’il faut exciter artificiellement pour les faire vibrer encore. C’est de la galvanisation. Mais cette lecture serait-elle excellente, lorsqu’elle accapare le plus clair de nos loisirs, elle devient funeste. C’est tout autre chose qu’il nous faudrait. Et en disant cela je pense à tout le monde sans exception. Mais c’est la jeunesse populaire surtout qui me fait pitié parce qu’elle se fait le plus de mal. Quand fatiguée, harassée, exténuée, elle a soif d’un peu de délassement, de bonheur, d’oubli, il ne lui reste presque que des distractions malfaisantes et des plaisirs qui empoisonnent. L’alcool, les désordres sexuels, les mauvaises lectures. Nous sommes là en présence d’un mal d’une extrême gravité et qui, parmi d’autres très fâcheuses conséquences pour la morale, la santé publique et la paix sociale, aboutit à celle-ci, plus regrettable que toutes les autres : La joie se meurt. Que sont la vie et la jeunesse sans la joie ? Troublez-nous cette source, après cela vous nous donneriez la terre et tout ce qu’elle contient, sans parvenir à réparer le mal. Sans la joie tout est creux, insipide, mort.