J’ai salué avec enthousiasme la renaissance des distractions en plein air, des jeux de force et d’adresse, dans la jeunesse des écoles, et je fais des vœux pour que ces tendances se développent tous les jours davantage et se répandent dans le peuple.
La jeunesse a tout à gagner, pour son éducation générale et pour son bonheur, d’une réforme dans l’emploi de ses loisirs et l’organisation de ses plaisirs. Il y a cent façons d’être heureux, sans grands frais et de se divertir royalement tout en rétablissant en soi-même l’équilibre perdu. Revenir à la simplicité, aux impressions saines, fortes, qui apaisent, calment et font aimer l’existence, voilà ce qu’il nous faut, au lieu de ces plaisirs factices qui engendrent le dégoût de la vie.
Il est entre autres une distraction toujours nouvelle, réunissant l’agrément de l’esprit à l’exercice du corps et condensant en elle une somme inépuisable de surprises délicieuses, c’est la grande course pédestre, sac au dos, à travers le pays. Jeune Français, prends le bâton des vieux compagnons du tour de France et mesure la terre natale, pas à pas, comme eux, à la semelle de tes souliers, afin de mieux l’aimer pour l’avoir mieux connue ! Le premier imbécile venu peut dormir en chemin de fer. Mais qu’a-t-il vu dans les cent lieues de parcours ? Deux ou trois buffets, voilà tout. Aussi finissons-nous par ne plus connaître la patrie. Si la jeunesse s’éprenait de ces tournées de plusieurs jours de marche, faites par dix ou douze gais et solides camarades, quel bien elle se ferait à elle-même, tout en donnant l’exemple le meilleur ! Il faut nous sortir à tout prix des ornières et reconquérir la joie. La forêt avec ses senteurs capiteuses, ses voix, sa sève ; la montagne avec son haleine et ses vastes horizons ; la mer avec sa puissance et sa poésie sont sœurs de la jeunesse. C’est là qu’il faut aller pour se nourrir de force et de vie.
Wem Gott will rechte Gunst erweisen,
Den schickt er in die weite Welt !
Eichendorff.
Mais j’ai hâte d’en venir à un point qui me préoccupe particulièrement : le chant. La décadence du chant parmi la jeunesse et le peuple est notoire. J’en espère le relèvement dans l’intérêt du bonheur, de la bonne vie et de l’esprit public. Je rêve une renaissance du chant populaire à laquelle la jeunesse instruite pourrait contribuer beaucoup. Ce qu’elle chante, le peuple le répète.
Faites-nous un beau recueil de chansons d’étudiant sur tout ce qui fait vibrer le cœur des hommes, écho de tous les coins du pays, et de tous les temps de notre histoire, un recueil à l’allure populaire où chante l’âme même de la France. Nous avons besoin de cela parce que nous avons besoin de chanter et que, faute de mieux, on chante n’importe quoi. Dans nos villes même, au sein de la cacophonie de tous les bruits conjurés contre l’oreille et la voix humaine, la jeunesse populaire trouve moyen de donner jour à ce désir de chanter. Je les vois, jeunes garçons et jeunes filles, se grouper dans les cours et les carrefours, partout où l’on ne risque pas d’être écrasé, et prêter une attention presque religieuse à ce joueur de guitare ou de violon, qui chante en s’accompagnant lui-même. Vingt fois il répète le même refrain. Enfin, quelques-uns le savent et le chantent avec lui. Ils lui achètent sa chanson et s’en vont, la fredonnant, la bûchant ferme. C’est quelquefois très laid, mais pas toujours, et je remarque, avec un plaisir infini, qu’on chante avec beaucoup de cœur et de conviction certaines braves chansonnettes, pauvres de rimes mais où il est question d’amour, de peine, de choses humaines. Souvent, enfermé dans ce cercle improvisé d’avides élèves d’un professeur de rencontre, témoin de cette ardeur du peuple à vouloir chanter, j’ai mieux qu’ailleurs compris le vide que le chant, en mourant sur les lèvres, laisse dans les cœurs, et j’ai fait un rêve aussi sérieux qu’il vous paraîtra excentrique. Le voici :
Celui qui, nouveau troubadour, parcourrait la France avec n’importe quel instrument et qui apprendrait au peuple à chanter l’amour, la joie, la douleur, la mort, la patrie, la nature, tout ce qui est vieux et toujours nouveau, tout ce qui dort dans chaque cœur et ne demande qu’à s’éveiller, serait un bienfaiteur de l’humanité digne de figurer dans le cortège des héros et des saints ! Quand on voit ce besoin de chanter, si noble, si légitime et la plupart du temps si mal satisfait, si indignement égaré et exploité, on ressent à la fois de la pitié et de l’indignation. Vieille terre de France, terre du doux parler, toi qui, au seuil des temps nouveaux, dans ton idiome harmonieux et naïf, apprenais à chanter aux nations, terre d’amour, de vin et de soleil, verrais-tu le concert échappé d’âge en âge de ton cœur généreux, se tarir et se taire devant des produits ineptes et malsains. Non, ce ne sera pas. Ta vieille âme invaincue ressuscitera ton vieux chant, et le troubadour que j’attends, ce sera toute la jeunesse !