Malgré moi, il faut bien que j’arrive à toucher à un point très douloureux, que l’on ne saurait éviter quand on traite cette matière. Je veux parler du discrédit où les amusements sont tombés par l’abus. Il y a, hélas ! un grand nombre de choses, innocentes en elles-mêmes, qu’on ne peut presque plus se permettre parce que l’abus s’en est emparé. La danse, par exemple. Quelle distraction plus ancienne et plus charmante ! En plein air elle réunit tant d’heureux avantages pour la jeunesse que c’est dommage de la voir devenir le monopole des compagnies douteuses. Oh les bonnes vieilles danses de noces où les gens les plus graves dansaient au milieu de la jeunesse et du peuple ! Je n’ai plus guère rien vu de pareil de nos jours, si ce n’est dans quelque recoin de province, ou çà et là, le soir d’un quatorze Juillet ; et toujours en face d’une de ces occasions si difficiles à rencontrer, où des hommes de toutes les classes de la société se divertissent ensemble paisiblement, j’ai ressenti une émotion d’un genre particulier. Sur tous ces visages où se lisent, gravées, tant de destinées diverses, il fait si bon voir passer la joie comme un rayon de soleil ! Mais les mœurs publiques sont devenues telles que ce genre de coup d’œil nous est refusé. Sauf dans les sauteries de famille où l’on suffoque de chaleur et de poussière, la danse présente une masse d’inconvénients, que nos grands-pères et nos grand’mères ne connaissaient pas. Il en est de même pour une foule de braves vieilles coutumes. C’est une chose triste à dire, mais vraie, et qu’il faut signaler afin d’organiser la lutte : La terre est à l’abus, à ce grand meurtrier, à ce destructeur de l’usage légitime. Lorsque ce misérable a empoisonné les sources, l’eau de roche elle-même devient suspecte d’impureté. C’est pour cela que la bonne vie et la vertu sont refoulées dans les terrains neutres et deviennent cette chose terne et effacée qui consiste surtout à s’abstenir et quelquefois à faire la bête à force de vouloir faire l’ange. Après avoir défiguré l’humanité par le vice, nous faisons grimacer la vertu elle-même. Nous ne la connaissons plus, pour ainsi dire, que sevrée de joies et, disons le mot, ennuyeuse. Au point de vue de la jeunesse c’est là une calamité.

Qui nous rendra cet ensemble de distractions saines, fortes et heureuses dans lesquelles la joie de vivre s’incarne, comme le rayon de soleil dans les fleurs ? Les aînés, ici, peuvent beaucoup pour la jeunesse. Je conjure les gens graves, les vieillards, les parents, les professeurs, le clergé de toutes les religions, quiconque s’intéresse au bien et à la vie normale, quiconque n’a pas le cœur desséché, de venir au secours de la jeunesse. Il n’est pas bon que pour nos plaisirs nous soyons toujours séparés les uns des autres. La plus belle fête de famille est celle où la vieillesse sourit à la jeunesse où, depuis l’aïeul jusqu’aux enfants, à travers l’âge mûr et la jeunesse, tout le monde est représenté. C’est toute la vie alors, et combien belle en ses contrastes ! Ce qui est vrai de la famille l’est aussi de la société en général.

Frédéric Frœbel répétait volontiers : vivons pour les enfants ! Empruntons-lui sa devise : Vivons pour la jeunesse, et elle vivra pour le bien, et sa joie sera pure !

Nos pères ont délivré la terre sainte des infidèles. Il est une autre terre sainte, que les brigands, les voleurs, les profanateurs, souillent tous les jours. C’est la terre du sourire et du plaisir. Ils l’ont si bien ravagée et défigurée qu’elle en est méconnaissable. Mais de par le Dieu des printemps et des étoiles, de par la clémente bonté qui mit le rire frais aux lèvres de l’enfant et la douce ivresse du plaisir au cœur de la jeunesse, la terre sainte ne restera pas aux infidèles. Elle nous appartient, et nous la reprendrons !

2. La Joie.

Les distractions et les divers genres de plaisir, ne sont après tout que la forme. Le vin pur qu’on verse dans ces verres, c’est la joie. Et de même que la vigne trouve dans la terre, dans la pluie, dans le soleil, les éléments de la sève qui la fait mûrir, de même la joie est le fruit mûr de la bonne vie. C’est une conquête des vaillants et des forts. N’a pas la joie qui veut. Creusons un peu cette vérité. La jeunesse a grand besoin de s’en pénétrer.

Le baromètre monte ou descend. Cette simple modification d’un niveau de mercure dans un tube de verre nous fournit des renseignements précieux et nous permet de tirer une foule de conclusions sur l’état de l’atmosphère. Souvent, en regardant ces indications : Pluie, vent, tempête, calme, beau temps, beau fixe, je me suis surpris à oublier tout à coup le monde extérieur et à penser au monde intérieur, à ce changement incessant qui le caractérise, se reflète dans nos dispositions, et dont toute la prodigieuse variété aboutit comme résultat à un état de tristesse ou de joie. Là aussi, selon les jours et les périodes, il y a pluie ou beau temps, calme ou tempête ; là aussi le baromètre monte ou descend. Et ce qui se passe, en détail, dans la vie individuelle, nous pouvons l’observer dans la vie des sociétés, avec des proportions plus larges et plus frappantes. La vie a ses hauts et ses bas, ses élans et ses dépressions. Au cœur et sur la figure tout l’ensemble se traduit par de la joie ou de la tristesse.


Il y a une tristesse qui provient de la vie difficile, spirituelle ou matérielle. Elle est à l’homme ce qu’est à la plante cette couleur étiolée qui révèle les privations. Cette tristesse-là nous est au plus haut point sympathique. Souvent elle est salutaire. Mais il en est une autre qu’il faut combattre à mort, c’est la tristesse des dégoûtés, et une autre à laquelle il faut remédier en s’amendant, car elle provient de mal vivre ou de mal penser.