A bas les dégoûtés ! Ce sont en somme les enfants gâtés de l’existence. Ils touchent aux mets du bout des lèvres, gâtent leur pain, ou même le jettent, et trouvent bien rustres ceux qui mangent de bon appétit. On trouve peu de dégoûtés parmi les chiffonniers, les mineurs, les laboureurs, les matelots, les chercheurs, les travailleurs de tout genre sur qui tombe la pluie et souffle le vent. Ils se recrutent parmi ceux qui ont le dos au feu et le ventre à la table, et ne travaillent que peu entre les repas. Leurs fatigues consistent à danser longtemps dans un bal, à jouer tard au cercle, ou à tuer le temps en lisant des romans. Pour se remettre de tant d’efforts ils dorment tout le long des matinées. Ils ont cela de commun avec les oiseaux de nuit que la lumière du jour les blesse. On leur trouve alors je ne sais quoi de fané, de fripé. Ils demandent à être vus dans un rayon de gaz ou de lumière électrique. Ces précieux dégoûtés promènent par le monde un vague ennui de toutes choses. Mais ils ne renoncent pas à cette vie méchante et insipide. Une mission les y retient : celle de dégoûter les autres. Ceux d’entre eux qui sont littérateurs ont élevé cette mission à la hauteur d’un sacerdoce. Ils s’appliquent à extraire la quintessence de leurs mornes pensées et de leurs impressions navrantes et à la sceller en bouteilles à l’usage du public. La jeunesse use quelquefois de leurs produits. Mais que le dégoût de vivre soit puisé dans la contagion du mal d’autrui ou dans notre propre fond, on peut hardiment le qualifier de microbe malfaisant dont la culture prospère dans la vie factice et anormale. Il faut lui déclarer une guerre sans merci. Le dégoût de vivre est l’insurrection contre tout l’univers qui a pour mission d’organiser la vie. Celui qui nous prend la vie est moins coupable que celui qui nous en dégoûte. A bas les dégoûtés ! Souriants ou tragiques, la vie vous condamne et vous dément, ouvriers de néant sur qui flotte le sourire du dégoût comme le feu follet sur la pourriture des marais !
Une autre tristesse est celle qui vient de mal penser. C’est un cri d’alarme que la nature maltraitée en notre personne donne à notre raison. Il est absurde que la réflexion sur notre vie nous amène à désespérer de cette vie. Toute philosophie de pessimisme ou de désespoir, toute religion qui tue la joie est une erreur. Son fruit la condamne. Si le pessimisme avait raison, les fleurs cesseraient d’éclore et les astres s’éteindraient, la source de vie se tarirait. Tant que l’univers ne se suicide pas, il n’y a pas lieu de désespérer de la vie humaine. Donc il faut se méfier des doctrines qui ravissent la joie. Des vérités partielles peuvent être tristes, la vérité totale, non.
Quant à la tristesse qui vient de mal vivre, elle trace sur les visages pâles et tirés une monotone et lamentable histoire. Vous êtes tristes parce que vous n’avez pas respecté les sources de la vie. Un parasite vous ronge, un vice se nourrit sur les racines de votre existence ; il prospère, et vous diminuez. Partout où cette tristesse apparaît, elle révèle un mal caché. Quelque chose manque ou cloche là-bas au plus profond de l’être. La vie méconnue, souillée, troublée, saigne de mille blessures, et la joie ne peut plus exister.
La joie s’enfuit encore, de ces sphères raides et conventionnelles où la vie et les mouvements sont réglés comme un papier à musique. Abandonnant ces milieux aux sectateurs du dieu terrible qui se nomme l’ennui, elle ouvre ses ailes et s’envole. Comme les fleurs des bois et des montagnes, elle affectionne l’air libre, l’indépendance et un peu de rudesse. Mentionnons ici, en passant, le mal que les goûts luxueux et prétentieux ont fait aux plaisirs de famille et par conséquent à la jeunesse. La sociabilité est en souffrance. Au lieu de réceptions simples et cordiales souvent répétées, on s’offre de loin en loin des distractions coûteuses, où l’ambition et le désir puéril de se surpasser les uns les autres détruisent tout plaisir d’avance. Qui en souffre le plus ? La jeunesse obligée de se divertir ailleurs.
Je signale comme un des pires destructeurs de la joie, l’esprit de moquerie. Il y a un rire qui flétrit ce qu’il touche et dessèche le cœur pour jamais. C’est celui qui se plaît à tirer les choses vénérables et saintes en ridicule. Victor Hugo a dit avec une profonde pénétration psychologique que les plus mornes des esprits étaient les railleurs. Railler n’est pas rire. La raillerie tue le rire au contraire. Pour s’amuser franchement, il est nécessaire d’avoir gardé une certaine naïveté d’impression. Ne sacrifions pas le bon vieux rire de notre France, son ironie joviale et bienveillante et sa gaîté authentique, au genre d’esprit douteux et profane qui fait gaiement la plus triste besogne et sent son Méphisto de loin.
En résumé, pour conserver la faculté d’être heureux, il faut rechercher le travail et la simplicité, respecter la vie et en observer les lois. Que dis-je ? il faut aimer la vie.