Il semble superflu de prêcher cet amour à la jeunesse. C’est une erreur. S’il y a une chose qui ne vient pas toute seule, c’est celle-là. Ce n’est pas l’œuvre d’un jour que de s’élever à ce grand amour et d’élargir son cœur jusqu’à ce qu’il embrasse tout l’ensemble. Une des plus médiocres conceptions de la joie est celle qui en fait l’apanage de la seule jeunesse et considère tout le reste de l’existence comme une coquille vide, dont on a mangé l’amande. Il est une joie de jeunesse, sans doute, liée à la fraîcheur même des impressions, et qu’on peut perdre le long de sa route par la lente déformation de la vie, ses fautes ou ses souffrances. En ce sens on peut dire des jeunes gens comme des enfants : laissez-les se réjouir, les soucis ne viendront que trop tôt, on n’est jeune qu’une fois. Mais ce n’est là qu’une face de la réalité. Il y a des existences qui commencent dans la mélancolie et finissent dans la joie. Tel ne s’est jamais trouvé plus dispos ni plus jeune que vers la quarantaine, après la victoire sur une série de difficultés extérieures et intérieures, et je n’hésite pas à dire que la joie qu’il éprouve alors, est plus solide que celle des vingt ans. Bien plus, c’est chez certains vieillards, admirables et rares, je l’avoue, mais nullement introuvables, que j’ai rencontré la joie sous sa forme la plus pure. Je veux parler de cette sérénité née de la souffrance acceptée et vaincue, du travail aimé, de la longue fidélité au devoir, de la conviction toujours plus profonde du but de la vie et de sa valeur. Et quand je dis à la jeunesse d’apprendre à aimer la vie, je lui indique ces vieillards-là et ceux qui leur ressemblent, comme les docteurs de cette haute sagesse. J’estime en effet que la connaissance de la joie pure est un grand bonheur au seuil de la vie. Il faut l’admirer chez ceux qui l’ont conquise de haute lutte, la priser comme un bien inestimable et aspirer à y participer un jour.
D’ailleurs, la joie de la jeunesse elle-même, cette heureuse disposition qui, à certains moments, nous fait trouver tout bon et beau, a ses conditions. Il faut la mériter pour la ressentir. La joie est une très grande dame ; elle ne se rend pas à l’invitation du premier venu. Telle compagnie a beau se battre les flancs, crier, se mettre en frais pour provoquer la joie, elle n’arrive pas : le bruit reste vide, et le rire sonne faux.
Rien n’est plus beau que la joie ! C’est une étincelle divine, une fille des cieux. Elle élève le cœur, elle illumine la pensée. Elle nous fait découvrir, en un seul éclair brillant, des secrets sur lesquels, les jours ordinaires, notre pensée obscure s’est fatiguée en vain. Elle supprime les distances, rapproche l’homme de l’homme, nous incline à la pitié, nous rend plus forts et meilleurs. Elle est si bonne et vaut tant qu’il faut, sans hésiter, sacrifier tout ce qui la diminue et rechercher tout ce qui l’augmente.
La joie a ses grands jours. Au temps où la nature s’éveille, où tout germe, où le laboureur sème, avez-vous vu l’alouette s’élancer du sillon et chanter, en montant vers la lumière, emportant dans son hymne toute l’âme des champs, toutes les floraisons, tout le labeur et tout l’amour ? A certains jours où les mains se touchent d’elles-mêmes, où les poitrines vibrent à l’unisson, la joie est comme cette alouette. Elle monte, et dans son chant qui résume toute la vie, elle semble lui dire : Je t’aime, dans ton matin et dans ton soir, dans tes pleurs et ton sourire, dans tes efforts virils et tes repos paisibles ; je t’aime sous tous les cieux, dans tous les temps, dans tous les yeux fermés qui dorment sous la terre, et quel que soit mon sort, je suis heureux de vivre, et je m’abandonne avec reconnaissance à la volonté clémente par qui nous sommes et qui nous enveloppe à jamais !
VI
LA SOLIDARITÉ
1. La Famille.
La solidarité humaine est comme condensée en une série de leçons de choses dans la famille. On a quelquefois considéré la famille comme un cadre étroit qu’il fallait briser pour substituer à ses liens intimes, mais restreints, le grand lien de la solidarité sociale. Ce serait détruire dans l’œuf cette solidarité même.
Il faut avoir éprouvé les sentiments de la famille pour les transporter ensuite, agrandis, dans la cité, la famille nationale et la grande famille humaine. La famille est une de ces écoles heureusement combinées où l’on apprend les choses presque spontanément. Je ne sais si on y apprend davantage par l’intelligence, le cœur ou les entrailles, mais en tout cas l’homme est pris de toutes parts à la fois, par les côtés faibles et les côtés forts. Il est assimilé, lié, incorporé par les hérédités d’abord, par les affections ensuite et en dernier lieu par la réflexion et la reconnaissance. On sent si bien, dans ce chaud milieu familial, qu’il vous précède, vous entoure et vous dépasse. Et ce n’est pas le petit enfant seulement qui se sent enveloppé, protégé ; ce sont les grands, les forts, les vieux. Une main plus grande que celle de l’homme passe sans cesse dans la famille. Les choses humaines et surhumaines s’y entrelacent à tel point qu’on a peine à les distinguer. S’il y a un sanctuaire qui n’est pas fait de main d’hommes, c’est bien la famille. Dieu s’y fait doux, paternel ; il se fait annoncer par tous à la fois. Le père le représente auprès de l’enfant, et l’enfant le prêche au père. Les traits des ancêtres, rappelés par les derniers venus, nous donnent des pressentiments de mystérieuse survie. Soyez donc réalistes, matérialistes, utilitaires, en famille ! Vous l’essayez, je le sais bien, mais vous vous arrêtez toujours à un certain endroit. Soudain, en une heure, quand vous vous y attendez le moins, votre cœur se serre, les larmes montent aux yeux. Vous dites alors, hommes positifs, que c’est absurde ! et vous dites vrai, car la folie vous a gagnés et vous tient, mais c’est une sainte folie. Un éclair de bonté et de tendresse, un éclair de douleur ou de pitié vous a révélé un monde que vous ne connaissiez pas. Ah ! vous parlez de supprimer la famille, de renoncer à ses liens, les uns pour le plus grand honneur de Dieu, les autres pour le plus grand bien de la société. Mais si les ténèbres du commencement pouvaient redescendre sur l’humanité par notre faute, si Dieu pouvait disparaître de notre horizon, si toutes les traditions, toutes les bibles, tout ce que l’homme a gravé sur la pierre pouvait se perdre et s’oublier ; si le désordre et l’anarchie ramenaient les sociétés au chaos, un jour deux êtres qui s’aiment retrouveraient le germe d’un monde nouveau près du berceau d’un enfant. Ne touchez pas à la famille ! Et je dirai aux jeunes hommes : repliez-vous sur la famille !
Pères et mères, quelle que soit votre position et quelles que soient vos fonctions dans le monde, réservez le meilleur de vous-mêmes à la famille. Soyez sûrs qu’en la négligeant vous négligez l’essentiel, et que les services que vous rendez ailleurs sont neutralisés par le mal que vous faites chez vous. C’est pour cela que nous sommes attachés à la famille par des liens délicats de bonheur et de souffrance. Rendez la famille douce aux enfants. Faites le nid chaud et austère en même temps. Soyez bons et sévères, aimés et respectés. Pas de violence et pas de mollesse ! Pas d’amour tyrannique qui étouffe l’initiative et tue la volonté. Que la famille et le foyer gardent toute leur puissance d’attraction et d’incubation. Gardez la confiance de vos fils aussi longtemps que possible. Entretenez en eux le besoin et le plaisir de tout dire, par le tact que vous mettez à les écouter.