Comme il faut plaindre ceux qui n’ont pas de famille, ou envers qui la famille n’a pas fait son devoir ! Mais ne soulevons pas ce voile : nous aurions sous nos yeux un monde trop désespéré !
Jeunes gens, repliez-vous sur la famille. Restez aussi longtemps que possible les petits enfants de père et de mère, même lorsque vous serez vous-mêmes devenus des pères. Il est si bon de se sentir enfant, et plus on grandit, plus on vieillit, plus cela fait de bien. Les hommes les plus forts sont ceux qui ont le mieux aimé leur mère. Quand on aime et respecte bien la femme qui vous a mis au monde, on est bien près du respect de la femme en général. Et quand on respecte en son père l’autorité morale, heureux de pouvoir lui témoigner des sentiments de piété filiale, on a un bon fonds pour entretenir en soi le respect de toute autorité. Honore ton père et ta mère ! dans la solidarité humaine, dans la vie bonne et juste, cette double loi du respect de la femme dans sa maternité et de l’homme dans sa prééminence morale, sont à considérer comme une base indispensable. Retrempons nos âmes au contact de ces préceptes élémentaires, vérités simples et saintes, qui deviennent plus vastes à mesure que le regard porte plus loin, et que, même sous les cheveux blancs, il faudrait écouter à genoux, les mains jointes comme de petits enfants !
Seriez-vous peut-être, jeune lecteur, de ceux qui prennent le respect pour une vertu d’enfance à laquelle il convient de dire adieu lorsque la barbe vous pousse ? Permettez-moi de vous faire observer ceci : Une loi qui domine toute l’histoire fait évoluer la puissance dans le monde du despotisme asiatique fondé sur la crainte, à l’autorité des lois fondée sur le respect. Chacun de nous traverse les diverses étapes de cette évolution. Petits, nous obéissons sur parole par crainte, grands, nous pratiquons l’obéissance volontaire issue du respect. Affermissons cette façon d’obéir dans la famille, pour en donner l’habitude autour de nous. C’est de cette libre obéissance que notre temps, notre pays démocratique a le plus besoin. En faisant acte de bon fils, vous ne savez pas à quel point vous faites déjà acte de bon citoyen. L’émancipation consiste à pratiquer le respect par conviction et préméditation. Sans respect, pas d’homme libre ! La liberté est le gouvernement de soi-même d’après la loi intérieure.
Il faut refréner en nous-mêmes avec la dernière énergie la tendance puérile qui consiste à critiquer d’instinct, à railler, à trancher de haut. C’est là un travers de gamin. Devenir un homme, c’est trouver tous les jours, dans les hommes et les choses, plus de motifs de les prendre au sérieux. Entre les pères et les enfants doit se résoudre la grande question de la tradition et du présent, de l’autorité et de la liberté, qui fait tant de bruit dans le monde. Entre les pères et les enfants, dans le cercle de famille, doit se résoudre encore cette grosse affaire des droits de l’individu et des droits de la collectivité, sans que ni l’un ni l’autre soit lésé. Jamais ni université, ni livre ne vous renseigneront sur tout cela aussi bien que la famille. Je vous dis qu’elle est le monde en raccourci. C’est la plus humble école, et la plus grande qui soit. On y enseigne très simplement une foule de choses très difficiles. En vous appliquant à résoudre avec patience, respect et fraternité les difficultés de famille, vous préludez à l’œuvre que vous devez remplir dans la société où vous rencontrerez ces mêmes difficultés agrandies.
2. L’Amitié.
Amitié de jeunesse ! Comme les anciens offraient en sacrifice une mèche de cheveux sur les autels des dieux, je voudrais t’offrir en hommage quelque chose de ce que j’ai de mieux. Même quand ceux qu’on aimait alors dorment depuis longtemps sous la terre, ils vivent pour nous parmi les souvenirs d’un âge évanoui, et nous nous surprenons parfois, dans le silence des solitudes, à converser avec eux familièrement, leur disant la peine et la joie que nous avons rencontrées le long de la vie, depuis qu’un jour il a fallu les coucher dans la tombe au bord du chemin !
Il y a des époques pour l’amitié, dans la vie des individus, comme dans celle des sociétés. Certaines époques ont une sociabilité toute juvénile, se lient volontiers. D’autres ont la prudence et la réserve des vieillards misanthropes. Quand les intérêts matériels dominent, que la lutte pour l’existence s’accentue, et que les nerfs se tendent et se surexcitent, la société des semblables devient pénible. Elle donne surtout lieu à des frottements, des rencontres d’appétits, des froissements d’ambitions. On aime alors à abriter ses susceptibilités derrière un rempart de solitude comme les mollusques se retranchent dans leur coquille. Mais peu importe les époques variables ; pour chacun de nous le temps des bonnes et chaudes amitiés est la jeunesse. Je plaindrai toujours très sincèrement un jeune homme qui n’a pas d’ami, et s’il est lui-même la première cause de son isolement, je lui en ferai un reproche grave. Il nous faut des camarades, et un certain nombre, pour nous exercer à la vie en commun, user les angles de notre caractère aux angles du leur, comme on arrondit les cailloux en les secouant pêle-mêle dans des sacs. Il nous faut encore des camarades pour poursuivre un but commun, développer l’esprit de corps et de solidarité, chanter et rire ; mais parmi cette troupe de bons compagnons, il est essentiel que nous cultivions des relations plus intimes : des amitiés. C’est un besoin. Notre développement intellectuel le réclame. Deviser, converser, parler ensemble, émettre dans la plus absolue familiarité ses idées sur toutes choses, en causeries interminables et délicieuses, soit en déambulant côte à côte, soit le soir sous le manteau de la cheminée, quel bienfait pour une intelligence qui se développe ! Ce bienfait est plus sensible encore aux époques où l’orientation est, comme aujourd’hui, longue et laborieuse. A qui dire toutes ses pensées ? Qui, mieux qu’un ami de notre âge, exposé aux mêmes difficultés, peut nous comprendre, supporter nos questions, endurer nos objections ? On m’offrirait en échange toutes les jouissances intellectuelles les plus délicates, que je n’hésiterais pas un instant à les donner pour ce genre de promenade amicale à travers les choses, où deux pensées neuves, curieuses de tout, s’abandonnent au charme d’explorer, tout en goûtant celui de l’affection. Il n’y a peut-être dans ce genre qu’une satisfaction encore plus rare et plus précieuse, c’est celle de se retrouver après des années de séparation avec un ami de jeunesse et de renouveler avec lui en une heure de mélancolique ou de joyeuse douceur ces beaux temps de jadis, en répétant sans se lasser jamais : te souviens-tu ? te souviens-tu ?
Les amitiés de jeunesse ont un autre avantage, celui-là pour le cœur, le caractère, la conduite. De bonnes amitiés remplissent bien des lacunes dans une jeune vie, chassent bien des rêves malsains et nous aident à marcher droit, sur les sentiers où la jeunesse facilement trébuche. Cela arrive surtout lorsqu’on est parvenu à cette entière franchise qui consiste à tout se dire. Il y a des jours où plus personne ne peut intervenir utilement si ce n’est l’ami. Quand on n’écoute plus celui-là, la surdité morale, momentanément du moins, est complète. Aussi faudrait-il cultiver l’amitié, ne fût-ce que dans un but de perfection morale et d’éducation, d’échange de bons procédés dans les circonstances difficiles. Le verre d’eau de tendresse, de bonté que l’ami nous offre aujourd’hui en supportant nos misères et en nous aidant à les surmonter, il en aura peut-être besoin demain et nous le lui offrirons d’un cœur pareil.