A. Dorchain.
Le pire résultat de la vie méchante et anormale où nous sommes, de notre incurable légèreté dans les choses de l’amour, de notre corruption, c’est de nous avoir fait perdre ce monde de charme et de beauté, que j’appellerai l’aurore de l’amour. Il est une terre matinale, pleine de fleurs fraîches écloses, baignée de rosée et de soleil, une terre vierge et pure, où nul pied ne s’est posé, où nulle poussière et nulle souillure n’ont passé. C’est la terre d’éclosion de l’amour, à travers les amitiés de jeunesse, les sourires et les jeux. On n’y connaît encore du sentiment que sa douceur, sans entrevoir sa profondeur de souffrance. L’amour sans doute est bon, même quand il nous a fait pleurer. Il ne faut rien en regretter, même nos larmes et nos chagrins. Mais la terre dont je parle ne les connaît pas encore. Elle est au seuil de nos jours comme un paradis radieux où le bonheur de vivre, de se voir, de s’adorer de loin et avec respect, le plus souvent sans le dire, suffit. Nous avons fermé ce paradis. Il faut le rouvrir et commencer à en rendre le goût à la jeunesse. Elle reconnaîtra bientôt qu’il y a plus de plaisir et de charme dans cette fleur de sentiment que dans tous les plaisirs factices. — Une jeunesse sans amour est comme un matin sans soleil. Si notre jeunesse est si morose, c’est que beaucoup sont devenus sceptiques en amour. Ils ont suivi surtout les chemins qui en éloignent. La vie rejette celui qui en a troublé la source. Désormais elle se refuse à lui. Jamais plus il ne peut la saisir dans sa beauté robuste. Ni le ciel bleu, ni les fleurs, ni l’eau qui murmure ne lui révèlent plus leur secret. Il se sent exclu de la vie. Voilà l’excommunication la plus terrible. A son âme flétrie, le monde apparaît flétri. Celui qui se respecte et respecte l’amour connaît des joies intenses, des joies d’enfant inconnues aux autres. Il a gardé intacte la faculté d’être heureux. La vie saine et forte court dans ses artères comme la sève au tronc des chênes, et sa jeunesse lui communique cette ivresse divine qui fait que le monde entier chante dans son cœur. Toutes les existences des viveurs réunies ne valent pas une heure de la sienne.
L’enthousiasme juvénile n’est qu’une autre forme de l’amour. Il grandit et diminue avec celui-ci. A mesure que diminue en nous la faculté d’aimer et la qualité de notre amour, l’enthousiasme lui aussi baisse ou s’altère. L’amour respecté est une source non seulement de poésie, de joie, d’entrain, mais aussi de force et de vaillance. A ceux qui observent la chasteté virile appartient au plus haut point le secret de la vertu. La vertu n’est autre chose que le résumé de toutes les mâles qualités qui fleurissent dans ce monde de beauté et de fidélité. C’est là que sont les cœurs fermes, indomptables, les yeux clairvoyants, les bras capables de frapper de grands coups. A mon avis, cette concentration de vigueur, cette fière conscience de sa dignité et de sa force sont la plus haute des récompenses.
Je ne veux pas trop insister sur cette autre récompense qui consistera plus tard à entrer sain de corps et jeune de cœur dans l’union du mariage avec la femme de notre choix. Si élevé qu’il soit, ce but pourrait paraître un peu lointain, en raison surtout des dures exigences de la société actuelle.
Et cependant, si l’on songe à sa carrière future, et si l’on s’y prépare, ne doit-on pas aussi songer au temps où la qualité de chef de famille, de protecteur d’une femme, de père, nous crée de si hautes responsabilités. Celui qui n’a jamais remercié ses pères d’avoir vécu de telle sorte qu’ils lui aient laissé une bonne santé, un sang pur, une vitalité entière, ne sait pas ce que c’est que la solidarité de la chair et du sang, ni quels devoirs austères nous avons à remplir envers ceux qui un jour sortiront de nous. Parmi tous les crimes qui se commettent sous le soleil de Dieu, celui dont je voudrais le moins avoir chargé ma conscience, est d’altérer en ma personne la source de vie, et de léguer à d’autres une existence amoindrie, accablée de maux, un corps misérable et une âme usée !
Ces choses-là sont bonnes à méditer, et la jeunesse est le seul âge où il ne soit pas trop tard pour y songer.
Mais voici le point où l’amour confine à la cité. Il est temps de porter nos regards plus haut et plus loin.