[15] T. Fallot : Lettre du 25 août 1891.
Le respect de la femme est le complément du respect de soi-même. De même que le respect de soi-même repose sur la conception qu’on se fait de la vie et de sa valeur, de même le respect de la femme est la forme réfléchie d’un instinct qui se rattache aux plus profonds secrets de la vie. Partout où celle-ci nous apparaît dans le monde, elle résulte de l’union de ces deux éléments féminin et masculin qui en sont comme les parts disjointes. Il semble que l’Être parfait se soit séparé en parcelles incapables de vivre par elles seules, afin de les obliger à se rechercher pour se compléter et reconstituer l’unité. L’attrait qui pousse l’homme vers la femme dépasse de beaucoup les bornes étroites d’une satisfaction passagère et charnelle. Il y a là une puissance mystérieuse de la plus vaste portée, la puissance de l’éternel féminin. Et c’est précisément pour lui donner toute sa vertu qu’il faut s’inspirer du double respect de soi-même et de la femme, formes diverses de la même vénération pour le mystère de la vie. De même que le respect de nous-mêmes a pour base la haute idée que nous avons de la virilité et dérive ainsi d’une source plus élevée que notre personnalité particulière, de même notre respect de la femme en général précède celui de telle femme en particulier. Et si l’amour doit arriver en nous à sa vraie dignité et à sa portée entière, une large base impersonnelle lui est indispensable. Nous nous trouvons ainsi, pour les choses de l’amour, dans les mêmes conditions que pour la plupart de celles qui attirent et intéressent la jeunesse, Elles commencent par un sentiment général pour se fixer ensuite sur un objet particulier, De même qu’à l’entrée de la vie le jeune homme est curieux de tout, sympathique à tout, et que peu à peu il s’attache à des objets précis, de même son amour revêt d’abord un caractère général. On ne commence pas par aimer une femme, ni surtout les femmes, ce qui ne peut être que le résultat d’une longue décadence et équivaut au dilettantisme en morale et en philosophie, mais on commence par aimer la femme ou plutôt par éprouver ce sentiment à la fois irrésistible, doux, élevé et enthousiaste qu’on peut à juste titre désigner sous le nom de : culte de la femme. Le culte de la femme est l’origine et la source de l’amour ; il doit exister avant lui, se maintenir à ses côtés, et durer toute la vie.
Mais, je me garderai bien d’en rester là. Autant que la femme idéale, il faut connaître et cultiver la femme réelle. Nous ne voulons pas qu’elle soit éloignée du jeune homme, cachée, cloîtrée, entourée du nimbe périlleux du fruit défendu. Qu’elle soit au contraire recherchée, fréquentée. Notre société a un très grand tort. Non seulement elle n’encourage pas dans la jeunesse le culte idéal de la femme, mais elle fait encore tout son possible pour éloigner les sexes et les empêcher ainsi de se connaître dans la réalité. C’est un mal immense. Comment éviter alors les amours faciles ? Comment empêcher surtout le mépris de la femme, cette calamité sociale, de se répandre dans une jeunesse qui ne connaît que le pire monde féminin ?
Les jeunes gens des deux sexes sont faits pour se voir et se fréquenter. Il leur faut des distractions communes, des plaisirs communs naturellement sous les yeux des parents et, surtout dans un monde comme le nôtre, entourés des précautions nécessaires. En vérité, quand nous regardons la vie qui est faite à notre malheureuse jeunesse, nous sommes obligés de dire qu’elle est sevrée des plus pures joies. Quand on est jeune, on a un grand besoin d’une foule de choses auxquelles personne ne semble penser. Besoin d’affection, d’échange de sentiments avec des femmes aimables et respectables, de franche et bonne gaîté, partagée avec des jeunes filles de même âge. Ce besoin, chez un jeune homme qui n’a pas été préalablement étiolé et corrompu, est bien plus fort que les tendances inférieures dont on nous rebat les oreilles.
Oui, dans cette vie errante et crépusculaire, cette vie à tâtons, qui est celle de la jeunesse, nous avons besoin d’amitiés éclairées et bienveillantes, de sourires et de lumière pour dissiper les ombres de notre pensée, de regards encourageants pour bannir loin de nous les idées tristes ou mauvaises. Nous avons un cœur, et ce qui me navre c’est qu’en général personne ne semble s’en douter. Est-il étonnant alors que nous cherchions à lui donner satisfaction dans les sentiers défendus puisque partout ailleurs nous sommes repoussés ? Hélas ! nous avons beau chercher, nous ne trouvons qu’illusion, dégoût, et nous sentons bientôt que l’amour facile est comme les mirages du désert.
Oh ! bien fou qui prendrait pour éclairer ses pas
Ces lueurs trompeuses ou feintes !
Ne te retourne pas ! ne les regarde pas !
Ce sont des étoiles éteintes.