Je ne déduirai nullement de là que la jeunesse française doive aspirer aux douteuses dispositions de ces cosmopolites qui se remplissent la bouche du mot humanité et traitent le patriotisme de préjugé. Sans les patries, l’humanité n’est qu’une entité vide. De même que celui qui remplit fidèlement ses devoirs de famille, rend les plus grands services à la patrie, de même en se consacrant à son devoir de citoyen d’un pays particulier, on sert l’humanité. Pour nous, la vraie manière de servir l’humanité, c’est d’entretenir avec le plus grand amour la sainte flamme de l’idéal national, de nous en réchauffer toujours davantage nous-mêmes. La cause de la liberté, de la justice, de l’égalité telle que notre démocratie s’efforce de les réaliser, est en grande partie liée, dans le monde, au sort qu’elle aura chez nous. Nous pouvons la gagner ou la perdre par la façon d’organiser notre vie nationale. Plus je vois les événements marcher et mieux je comprends qu’en faisant nos affaires, et en nous y appliquant, nous accomplissons en même temps une mission générale. J’en déduis donc très simplement ceci : Il y a un intérêt humain à ce que la démocratie française soit forte et sage. Elle le deviendra toujours davantage par l’union. Donc il y a un intérêt humain à ce que chacun de nous soit aussi aimable que possible avec ses compatriotes, et les traite avec bienveillance et justice, comme des frères en un mot. Est-ce assez évident ? Pourtant il suffit d’énoncer ces choses pour faire entrevoir tout un vaste programme. Car il y a à faire, et beaucoup, pour mettre largement en pratique notre bel idéal national. Il ne faut pas confondre l’idéal d’une nation avec le spectacle journalier que donne sa vie. En effet, si cette vie est en marche vers l’idéal, elle peut en être encore fort éloignée. Tel est le cas, avouons-le sincèrement. Dans sa masse, notre peuple est assez éloigné encore de l’éducation démocratique et des mœurs de la liberté.

Par son énergie, son activité, la merveilleuse souplesse de son génie, nous l’avons vu se relever d’une défaite extérieure sans précédent. Il n’a rien à redouter à l’extérieur. Pourvu qu’il soit vigilant, il peut se reposer dans la conscience de sa force et de sa dignité reconquises. Le moment est venu de tourner tous nos efforts sur la vie intérieure pour nous élever par nos mœurs civiques, tout l’ensemble de la vie nationale, à la hauteur de notre idéal démocratique. Ici apparaît avec clarté le devoir et le rôle de la jeunesse. Je vais essayer de l’indiquer brièvement et je dirai à chacun de mes jeunes compatriotes : si vous aimez votre patrie, voilà ce qu’il faut faire.


Par une sorte de fatalité, que subissent d’ailleurs toutes les nations à des degrés divers, nous en sommes arrivés à un émiettement social très regrettable. Les intérêts, les situations sociales, les tendances politiques, les opinions philosophiques, les croyances, tout nous divise. Nul besoin de décrire le détail : Lisez les journaux et regardez la vie. Depuis que nous avons le droit de tout écrire et de tout dire, combien s’est-il passé de jours sans que des compatriotes se soient maltraités les uns les autres de la pire façon ? Il faut que le génie supérieur d’une nation soit bien puissant pour triompher d’un pareil état de choses. Si malgré cela nous marchons sans cesse, quelle foi inébranlable cela ne doit-il pas nous inspirer dans nos principes ! A plus forte raison pourrions-nous avancer, si au lieu d’être divisés nous marchions la main dans la main. La grande œuvre à tenter est celle de la concentration nationale. Le moment est propice.

Je sais que la jeunesse souffre du triste spectacle de tant de luttes stériles et de tant d’antagonismes ; qu’elle est animée des meilleures intentions. On peut d’autant mieux lui parler, ayant un allié dans son cœur. Voici ce que je lui dirai : Vous avez très bien fait de vous rechercher les uns les autres depuis un certain nombre d’années, de vous organiser et de vous associer, et j’applaudis à toutes les créations issues de cette inspiration salutaire. Associations ou cercles d’étudiants, unions de jeunes gens, de quelque couleur et de quelque tendance qu’elles soient, ont ceci de bon qu’on y cultive l’esprit de corps. Hélas ! quelquefois on y cultive aussi le particularisme et l’esprit de parti, ce qui est s’associer pour une mauvaise action. Mais je ne veux mentionner ce triste travers qu’en passant. En général s’associer entre semblables est excellent. Cela apprend à vivre et à considérer un intérêt plus élevé. Seulement je demande davantage. Vous vous recherchez entre semblables selon le proverbe : qui se ressemble s’assemble. Cela ne répond qu’à un besoin, celui de se toucher les coudes entre gens du même monde et du même esprit. Si vous ne vous préoccupez que de ce besoin-là, vous arriverez à l’étroitesse infailliblement. L’étroitesse engendre l’esprit de coterie, et nous revoilà en plein dans le mal. Il faut se souvenir que l’homme a besoin de voir et d’entendre autre chose que les produits du milieu accoutumé. Sortez de vos unions, de vos cercles, de vos clans et allez voir ce qui se passe ailleurs. Mêlez-vous aux esprits qui n’ont pas votre couleur. Ce sera bigarré, mais aussi combien intéressant et instructif !

Dans un pays démocratique où toute opinion a droit de se faire entendre, il faut cultiver la faculté d’écouter. Nous savons parler, crier même ; mais nous ne savons pas écouter l’adversaire. Au fond nous gardons un très vilain levain autoritaire. Aussitôt que des opinions contraires aux nôtres se manifestent, un démon secret nous incite à crier : assez ! Il en résulte que nous avons bien la liberté de nous réunir et de parler, mais ce que la loi nous accorde est souvent compromis par notre faute. Neuf fois sur dix, une réunion publique dégénère en vacarme ou en pugilat. Ce n’est pas démocratique, cela — Donc il faut apprendre à écouter les contradictions. Le moyen : Se rechercher entre jeunes compatriotes d’opinions, de religions, d’études différentes et faire en commun l’apprentissage de la liberté et de la tolérance que j’aimerais mieux appeler de la justice.

Quand on est jeune, on n’est en général pas méchant. Même les bêtes fauves sont gentilles au début de la vie. Leurs instincts sanguinaires ne se réveillent que plus tard. Il en est de même pour l’homme. A condition de profiter de cette heureuse disposition naturelle, on peut arriver à de très beaux résultats. Je connais en Suisse des sociétés d’étudiants où les différences politiques ne jouent pas de rôle. Ces sociétés sont assez restreintes pour que la camaraderie s’établisse entre leurs membres, et souvent l’amitié. Celle-ci, comme l’amour, trouve à se nicher parfois entre gens d’origine bien diverse, et dure bien au delà des années d’étude. Souvent ces amis de jeunesse se trouvent dans des camps politiques rivaux, ou séparés par d’autres distances que crée la vie. Mais leurs souvenirs communs laissent subsister un terrain neutre sur lequel on se rencontre, et cette circonstance enlève aux luttes beaucoup de leur amertume. Sans doute ces choses arrivent partout, chez nous aussi. Mais ce sont des exceptions trop rares. On nous élève par troupeaux séparés et l’intérêt du parti exige souvent que la jeunesse elle-même soit enrôlée et dressée à la bataille.

Sainte-Beuve a dit :

Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes,

Un poète, mort jeune, à qui l’homme survit.