Dans un certain sens cela est vrai. Mais on pourrait dire, avec beaucoup plus de raison, que ce qui meurt jeune dans les trois quarts d’entre nous, c’est précisément l’homme. A cet homme, mort depuis longtemps, survit un notaire, un avocat, un professeur, un politicien, un financier, un manœuvre, un homme d’église. Et lorsque, à ces survivants, à ces tristes restes, pourrait-on dire, on vient parler d’humanité, de devoirs humains, d’intérêts humains, ils répondent de bien haut : Ce n’est pas notre affaire !
Ne pourrait-on pas ainsi, en se promenant à travers ce pays, y rencontrer une foule de gens en qui le Français est mort bien jeune, pour céder la place à un radical, un anarchiste, un monarchiste, un clérical, etc., etc. ? Pour l’amour de cette belle patrie, nourrissons si bien en nous le Français qu’il survive à toutes les épithètes dont la vie viendra l’affubler plus tard, et créons des milieux bien accueillants où nous pourrons nous rencontrer entre hommes de bonne volonté venus des quatre coins de l’horizon intellectuel.
Mais cela ne suffit pas, il faut franchir les barrières sociales. La jeunesse studieuse et la jeunesse populaire auraient beaucoup à apprendre l’une de l’autre.
Lors des belles fêtes de l’université de Toulouse en mai 1891, M. Jaurès, professeur de philosophie, disait ceci : « Il faut que le progrès de quelques-uns dans la vérité se traduise par le progrès de tous dans la justice, et, de même qu’en ces jours de mai, le beau jardin qui enveloppe ces demeures, envoie jusque dans les laboratoires et les bibliothèques les souffles et les parfums de la terre renouvelée, il faut que la haute science et la haute pensée soient comme pénétrées par le renouveau fraternel des sociétés humaines. » Ce sont là des sentiments de la plus pure beauté et qu’il est urgent de mettre en pratique. J’ai parlé déjà, à plusieurs reprises, de certains éducateurs à rebours qui corrompent le peuple et lui vendent leurs détestables leçons à prix d’argent. Si la jeunesse studieuse tout entière comprenait ses devoirs en cette matière, il y aurait bientôt une lutte salutaire organisée contre ces influences délétères. Les efforts faits dans ce sens par un certain nombre de sociétés à Paris comme en province méritent d’être imités. Toutefois qu’on ne s’imagine pas que ce soit le seul avantage d’un rapprochement que je désire et appelle de mes vœux. Le peuple y apporterait autant que vous lui offririez. Mais pour cela il ne faut pas seulement le haranguer, il faut le rechercher, le fréquenter, se lier avec de jeunes ouvriers, et, si possible, fonder même des sociétés où l’on se rencontrerait entre tous les éléments qui forment une patrie. Pour organiser un esprit public et une pensée commune dans la nation, c’est par ces petits moyens très laborieux et souvent pénibles à mettre en pratique qu’il faut commencer. La rencontre habituelle et bienveillante des différents éléments sociaux détruit une foule de mauvais préjugés habilement entretenus. On ne se connaît pas les uns les autres, c’est pour cela qu’on ne s’entend pas. Et ce n’est pas par une action d’ensemble sur les masses qu’on pourra remédier à l’émiettement social et à la méfiance universelle. La confiance demande à être reconquise par le détail. Il y a là tout un monde nouveau dans lequel on commence seulement à marcher. Je n’oublierai jamais le bien que j’ai constamment rapporté du commerce familier avec le peuple, ville ou campagne, ainsi que des bonnes réunions d’aide fraternelle et d’études sociales fondées, il y a dix ans, à Paris, par M. T. Fallot, et qui mériteraient d’être mieux connues, afin d’être fréquentées davantage.
Il nous reste à indiquer encore une autre voie. Pour celle que nous venons d’indiquer, de la bonne volonté suffit ; mais pour entrer dans l’idée que nous allons émettre maintenant, c’est de l’esprit de sacrifice, de l’héroïsme qu’il faut.
Il ne s’agit de rien moins que de voyages d’exploration dans les divers domaines de la vie populaire. Celle-ci est pleine de dessous, de détails douloureux ou admirables qu’on ne peut apercevoir du dehors. Le peuple, qui se connaît mal lui-même et se juge mal, ne peut pas nous renseigner. Nous sommes à en présence d’un monde fermé, non par la méfiance ou la volonté des hommes seulement, mais par la force des choses. Pour s’en procurer la clef, il faut se résoudre à vivre de la vie des humbles.
De même que d’autres prennent le train ou le transatlantique pour aller explorer les pays lointains, on peut quitter pour un temps le monde où l’on vit et, sans parcourir de distances matérielles, franchir de grandes distances sociales. A telle heure, tel jour vous cessez d’être celui que vous étiez. Sous d’autres vêtements, parmi des inconnus, vous vous engagez comme ouvrier, domestique, simple soldat, en vous interdisant rigoureusement de vous souvenir de vos privilèges, ou de les faire valoir d’aucune façon. Vous entrez dans le rang, et vous acceptez d’être traité comme tout le monde. Il n’y a pas de livre, pas d’homme, le plus expérimenté même, qui puisse nous ouvrir les yeux comme ce genre d’exploration.
Quand on se prépare à exercer une influence quelconque, à diriger n’importe quoi, à tenir dans sa main une partie de la destinée d’autrui, comme c’est le cas pour la plupart des jeunes gens instruits, il est bon d’avoir passé un certain temps parmi les administrés, les petits, les ignorés, afin d’apprendre à deviner, en souffrant, le secret de la justice.