Mais la jeunesse, ici, la jeunesse studieuse peut beaucoup.

La République des lettres, des arts et des sciences n’existe plus. Il faut la ressusciter et créer ainsi, peu à peu, un terrain commun supérieur. Si cette haute cité de l’esprit a été possible dans la vieille Europe fractionnée en cent petits États sans cesse guerroyants, comment désespérer de la refaire aujourd’hui ? Tout ce que nous avons de meilleur en nous, semble se conjurer pour une si belle entreprise. Les bases sont en somme posées, il n’y a qu’à s’emparer de tous les éléments de solidarité, de paix, de travail, de lumière, de bonté épars dans le monde pour créer un ensemble merveilleux.

Toutefois, une des conditions essentielles de succès, c’est la venue de générations qui ont pratiqué la vie internationale dans leur jeunesse. Par cela même qu’on est jeune, on a un terrain commun, et des meilleurs. Walter Scott a dit qu’il existait entre les jeunes gens de tous pays une sorte de franc-maçonnerie. Il y a beaucoup de vrai dans cette observation.

Notre jeunesse peut pratiquer la fraternisation dont nous parlons, au cœur même de la patrie et sans faire un pas au dehors. Il est vrai que les temps sont bien changés où la France était la seconde patrie de tout homme cultivé. Mais il en subsiste toujours quelque chose. Il reste de nombreuses occasions de rencontrer des camarades venus de près et de loin pour faire ou compléter leurs études en France. On a eu beau leur dire : n’allez pas en France ; ils y viennent quand même. Auprès de ces étrangers, notre jeunesse a une belle mission à remplir. « Si j’étais étudiant, comme je ferais la cour aux étudiants étrangers ! Je serais aimable avec eux jusqu’à la coquetterie. Je leur ferais les honneurs de la bonne hospitalité française. S’ils vivent entre eux comme ils font d’ordinaire, je trouverais bien moyen d’aller jusqu’à eux et de leur faire aimer ma compagnie. Puis je les attirerais dans les groupes français, je les égaierais au contact de notre gaîté. Je leur parlerais de leur pays et du mien, des choses qu’ils voient et qu’ils ne voient pas en France. Je plaiderais devant eux notre cause, et je la gagnerais[17]. »

[17] Ernest Lavisse : Études et Étudiants, page 287.

On ne saurait assez insister sur l’importance de pareils avis.


Mais il faut faire un pas de plus, le grand pas pour un jeune Français : il faut se résigner à aller vivre et étudier quelque temps à l’étranger, afin d’apprendre à connaître et à apprécier ce qui se passe au dehors. J’avoue que dans cette voie les commencements sont très durs. Il y a de la glace à briser, des chemins à frayer et à déblayer, et une provision de courage et de patience à emporter. N’importe, il faut passer par là. L’Europe de la Renaissance était sillonnée dans tous les sens par des étudiants qui souvent voyageaient à pied et pieds nus pour ne pas user leurs souliers. Nous ne pourrons pas refuser de faire en chemin de fer la moitié du trajet qu’ils faisaient au milieu des difficultés et des privations. Il faut qu’il y ait bientôt des étudiants français dans toutes les principales Universités d’Europe, et réciproquement.

Nous attendons de ces jeunes gens une œuvre de réparation et de justice internationale. Personne n’ignore que la calomnie internationale pratiquée sur une large échelle a été un des fléaux de ce temps. L’œuvre infernale de haine et de mensonge a pu s’accomplir en paix, grâce à l’ignorance publique. Nous nous sommes déshabitués de voir et de contrôler par nous-mêmes, abandonnant à la presse le soin de nous renseigner. Or il s’est trouvé qu’une certaine presse nous a si bien renseignés qu’on ne sait plus à qui se fier et que les nations ne se connaissent plus. Le pays le plus maltraité, et par ses ennemis et par ses propres enfants, hélas ! c’est la France. Pour effacer les traces d’une si laide besogne, il faudra du temps ; mais aucune peine ne doit être épargnée. Il n’y aura de meilleurs jours en Europe que lorsque la jeunesse des écoles et des universités aura peu à peu amené un courant nouveau dans l’esprit public. — Comme on le voit c’est un monde à créer ; mais aussi que de puissants motifs pour y aller avec enthousiasme ! Jamais labeur plus beau n’attendit des ouvriers de bonne volonté !

VII
LA FOI