Le résultat de ce genre de pratiques est l'avilissement de la parole humaine. Elle s'avilit d'abord aux yeux de ceux qui la manient comme un vil instrument. Il n'y a plus de parole respectée pour les discuteurs, les ergoteurs, les sophistes, tous ceux qui ne sont animés que par la rage d'avoir raison ou la prétention que leurs intérêts seuls sont respectables. Leur châtiment est d'être contraints à juger les autres d'après la règle qu'ils suivent eux-mêmes: Dire ce qui profite et non ce qui est vrai. Ils ne peuvent plus prendre personne au sérieux. Triste état d'esprit pour les gens qui écrivent, parlent, enseignent. Comme il faut mépriser ses auditeurs et ses lecteurs pour aller vers eux dans de semblables dispositions! Pour qui a gardé un fonds d'honnêteté, rien n'est plus révoltant que l'ironie détachée d'un acrobate de la plume ou de la parole qui essaie d'en faire accroire à quelques braves gens pleins de confiance. D'un côté l'abandon, la sincérité, le désir d'être éclairé, de l'autre la rouerie qui se moque du public. Mais il ne sait pas, le menteur, à quel point il se trompe lui-même. Le capital sur lequel il vit c'est la confiance, et rien n'égale la confiance du peuple, si ce n'est sa méfiance aussitôt qu'il s'est senti trahi. Il peut bien suivre un temps les exploiteurs de la simplicité. Mais, après cela, son humeur accueillante se transforme en aversion; les portes qui se tenaient larges ouvertes, offrent leur impassible visage de bois, et les oreilles, jadis attentives, se sont fermées. Hélas! elles se ferment alors non pour le mal seulement, mais pour le bien. Et c'est là le crime de ceux qui tordent et avilissent la parole. Ils ébranlent la confiance générale. On considère comme une calamité l'avilissement de l'argent, la baisse de la rente, la ruine du crédit: un malheur est plus grand que celui-là, c'est la perte de la confiance, de ce crédit moral que les honnêtes gens s'accordent les uns aux autres, et qui fait que la parole circule comme une monnaie authentique. À bas les faux monnayeurs, les spéculateurs, les financiers véreux, car ils font suspecter même l'argent loyal. À bas les faux monnayeurs de la plume et de la parole, car ils font qu'on ne se fie plus à rien ni à personne, et que la valeur de ce qui est dit ou écrit, ressemble à celle des billets de banque de la Sainte-Farce.
On voit à quel point il est urgent que chacun se surveille, garde sa langue, châtie sa plume et aspire à la simplicité. Point de sens détournés, point tant de circonlocutions, point tant de réticences, de tergiversations! Cela ne sert qu'à tout embrouiller. Soyez des hommes, ayez une parole. Une heure de sincérité fait plus pour le salut du monde que des années de roueries.
Un mot maintenant sur un travers national et qui s'adresse à ceux qui ont la superstition de la parole et des démonstrations du style. Sans doute, il ne faut pas en vouloir aux personnes qui goûtent une parole élégante, ou une lecture délicate. Je suis d'avis qu'on ne peut jamais trop bien dire ce que l'on a à dire. Mais il ne s'ensuit pas que les choses les mieux dites et les mieux écrites soient celles qui sont les plus apprêtées. La parole doit servir le fait et non se substituer à lui et le faire oublier à force de l'orner. Les plus grandes choses sont aussi celles qui gagnent le plus à être dites avec simplicité, parce qu'alors elles se montrent telles qu'elles sont: vous ne jetez pas sur elles le voile même transparent d'un beau discours, ni cette ombre si fatale à la vérité, qu'on appelle la vanité d'un écrivain et d'un orateur. Rien n'est fort, rien n'est persuasif comme la simplicité. Il y a des émotions sacrées, de cruelles douleurs, de grands dévouements, des enthousiasmes passionnés, qu'un regard, un geste, un cri traduisent mieux que les plus belles périodes. Ce que l'humanité possède de plus précieux dans son cœur, se manifeste le plus simplement. Pour persuader il faut être vrai et certaines vérités se comprennent mieux si elles sortent de lèvres simples, infirmes même, que si elles tombent des bouches trop exercées, ou sont proclamées à la force des poumons. Ces règles-là sont bonnes pour chacun dans la vie de tous les jours. Personne ne peut s'imaginer quel profit il retirerait pour sa vie morale, de la constante observation de ce principe: être vrai, sobre, simple dans l'expression de ses sentiments et de ses convictions, en particulier comme en public, ne jamais dépasser la mesure, traduire fidèlement ce qui est en nous, et surtout nous souvenir. C'est là le principal.
Car le danger des belles paroles est qu'elles vivent d'une vie propre. Ce sont des serviteurs distingués qui ont gardé leurs titres et ne remplissent plus leurs fonctions, comme les cours royales nous en offrent l'exemple. Vous avez bien dit, vous avez bien écrit: c'est bien, il suffit.
Combien y a-t-il de gens qui se sont contentés de parler et ont cru que cela les dispensait d'agir? Et ceux qui les écoutent se contentent d'avoir entendu parler. Il se trouve ainsi qu'une vie peut bien ne se composer à la longue, que de quelques discours bien tournés, de quelques beaux livres, de quelques belles pièces de théâtre. Quant à pratiquer ce qui est si magistralement exposé, on n'y songe guère. Et si nous passons du domaine des gens de talent aux basses régions qu'exploitent les médiocres: là, dans le pêle-mêle obscur, nous verrons s'agiter tous ceux qui pensent que nous sommes sur la terre pour parler et entendre parler, l'immense et désespérante cohue des bavards, de tout ce qui braille, jase ou pérore et après cela trouve encore qu'on ne parle pas assez. Ils oublient tous que ceux qui font le moins de bruit font le plus de besogne. Une machine qui dépense toute sa vapeur à siffler n'en a plus pour faire marcher les roues. Cultivez donc le silence. Tout ce que vous retrancherez sur le bruit, vous le gagnerez en force.
Ces réflexions nous amènent à nous occuper d'un sujet voisin, très digne aussi d'attirer l'attention, je veux parler de ce qu'on pourrait nommer l'exagération du langage. Quand on étudie les populations d'une même contrée, on remarque entre elles des différences de tempérament dont le langage porte les traces. Ici, la population est plutôt flegmatique et calme: elle emploie les diminutifs, les termes atténués. Ailleurs, les tempéraments sont bien équilibrés: on entend le mot juste, exactement adapté à la chose. Mais plus loin, effet du sol, de l'air, du vin peut-être, un sang chaud circule dans les veines: on a la tête près du bonnet et l'expression outrée; les superlatifs émaillent le langage et pour dire les plus simples choses on se sert du terme fort.
Si l'allure du langage varie selon les climats, elle diffère aussi selon les époques. Comparez le langage écrit ou parlé de ce temps à celui de certaines autres périodes de notre histoire. Sous l'ancien régime on parlait autrement que sous la révolution, et nous n'avons pas le même langage que les hommes de 1830, de 1848 ou du second empire. En général le langage a une allure plus simple maintenant, nous n'avons plus de perruque, nous ne mettons plus pour écrire des manchettes de dentelles; mais un signe nous différencie de presque tous nos ancêtres, notre nervosité, source de nos exagérations.
Sur des systèmes nerveux excités, quelque peu maladifs—et Dieu sait que d'avoir des nerfs n'est plus un privilège aristocratique—les paroles ne produisent pas la même impression que sur l'homme normal. Et inversement à l'homme nerveux, le terme simple ne suffit pas, quand il cherche à exprimer ce qu'il ressent. Dans la vie ordinaire, dans la vie publique, dans la littérature et au théâtre le langage calme et sobre a fait place à un langage excessif. Les moyens que les romanciers et les comédiens ont employés pour galvaniser l'esprit public et forcer son attention, se retrouvent à l'état rudimentaire dans nos plus ordinaires conversations, dans le style épistolaire, et surtout dans la polémique. Nos procédés de langage sont à ceux de l'homme posé et calme ce qu'est notre écriture, comparée à celle de nos pères. On accuse les plumes de fer; si l'on pouvait dire vrai!