—Les oies nous sauveraient alors. Mais le mal est plus profond, il est en nous-mêmes. Nous avons des écritures d'agités et de détraqués; la plume de nos aïeux courait sur le papier plus sûre, plus reposée. Ici nous sommes en face d'un des résultats de cette vie moderne si compliquée et qui fait une si terrible consommation d'énergie. Elle nous laisse impatients, essoufflés, en perpétuelle trépidation. Notre écriture comme notre langage s'en ressentent et nous trahissent. De l'effet remontons à la source et comprenons l'avertissement qui nous est donné. Que peut-il sortir de bon de cette habitude d'exagérer son langage? Interprètes infidèles de nos propres impressions, nous ne pouvons que fausser par nos exagérations l'esprit de nos semblables et le nôtre. Entre gens qui exagèrent on cesse de se comprendre. L'irritation des caractères, les discussions violentes et stériles, les jugements précipités, dépourvus de toute mesure, les plus graves excès dans l'éducation et les rapports sociaux, voilà le résultat des intempérances de langage.


Et qu'il me soit permis, dans cet appel à la parole simple, de formuler un vœu dont l'accomplissement aurait les suites les plus heureuses. Je demande une littérature simple, non seulement comme un des meilleurs remèdes à nos âmes blasées, surmenées, fatiguées d'excentricités, mais aussi comme un gage et une source d'union sociale. Je demande aussi un art simple. Nos arts et notre littérature sont réservés aux privilégiés de la fortune et de l'instruction. Mais que l'on me comprenne bien: je n'invite pas les poètes, les romanciers, les peintres à descendre des hauteurs pour marcher à mi-côte et se complaire dans la médiocrité, mais au contraire à monter plus haut. Est populaire, non pas ce qui convient à une certaine classe de la société qu'il est convenu d'appeler la classe populaire; est populaire ce qui est commun à tous et ce qui les unit. Les sources de l'inspiration dont pourrait naître un art simple sont dans les profondeurs du cœur humain, dans les éternelles réalités de la vie devant lesquelles tous sont égaux. Et les sources du langage populaire sont à chercher dans le petit nombre des formes simples et fortes qui expriment les sentiments élémentaires et les lignes maîtresses de la destinée humaine. C'est là qu'est la vérité, la force, la grandeur, l'immortalité. N'y aurait-il pas dans un idéal semblable de quoi enflammer les jeunes gens qui, sentant brûler en eux la flamme sacrée du beau, connaissent la pitié et préfèrent à l'adage dédaigneux: «Odi profanum vulgus», cette parole autrement humaine: «Misereor super turbam».—Quant à moi je n'ai aucune autorité artistique, mais de la foule où je vis j'ai le droit de pousser mon cri vers ceux qui ont reçu du talent et de leur dire: Travaillez pour ceux qu'on oublie. Faites-vous comprendre des humbles. Ainsi vous ferez une œuvre d'affranchissement et de pacification; ainsi vous rouvrirez les sources où puisèrent jadis ces maîtres dont les créations ont défié les âges parce qu'ils surent donner pour vêtement au génie, la simplicité.

V
Le devoir simple.

Quand on parle aux enfants d'un sujet qui les importune, ils vous montrent là-haut sur les toits quelque pigeon qui donne à manger à son petit, ou là-bas dans la rue quelque cocher qui maltraite son cheval. Quelquefois aussi, ils vous posent malicieusement une de ces grosses questions qui mettent l'esprit des parents à la torture: tout cela pour détourner l'attention du sujet douloureux. Je crains que nous ne soyons de grands enfants en face du devoir et que, lorsqu'il s'agit de lui, nous ne cherchions plusieurs subterfuges pour nous distraire.

Le premier subterfuge consiste à se demander s'il y a un devoir en général, ou si ce mot ne couvre pas une des nombreuses illusions de nos ancêtres. Car enfin le devoir suppose la liberté, et la question de la liberté nous mène jusqu'aux régions métaphysiques. Comment parler du devoir tant que ce grave problème du libre arbitre n'est pas résolu?—Théoriquement il n'y a rien à objecter. Et si la vie était une théorie, si nous étions là pour élaborer un système complet de l'univers, il serait absurde de nous occuper du devoir avant d'avoir démontré la liberté, fixé ses conditions, ses limites.

Mais la vie n'est pas une théorie. Sur ce point de morale pratique comme sur tous les autres, elle a devancé la théorie et il n'y a aucun lieu de croire que jamais elle ne lui cède la place. Cette liberté, relative, je l'admets, comme tout ce que nous connaissons d'ailleurs, ce devoir dont on se demanda s'il existe, n'en sont pas moins à la base de tous les jugements que nous portons sur nous et nos semblables. Nous nous traitons les uns les autres comme responsables, jusqu'à un certain point, de nos faits et gestes.

Le théoricien le plus enragé, dès qu'il sort de sa théorie, ne se fait aucun scrupule d'approuver ou de désapprouver les actes d'autrui, d'instrumenter contre ses ennemis, de faire appel à la générosité, à la justice de ceux qu'il veut dissuader d'une démarche indigne. On ne peut pas plus se défaire de la notion de l'obligation morale que de celle du temps ou de l'espace, et de même qu'il faut nous résigner à marcher avant de savoir définir cet espace que nous franchissons et ce temps qui mesure nos mouvements, il faut aussi nous soumettre à l'obligation morale avant d'en avoir touché de nos doigts les racines profondes. La loi morale domine l'homme, qu'il la respecte ou l'enfreigne. Voyez la vie de tous les jours: chacun est prêt à jeter la pierre à celui qui n'accomplit pas un devoir évident, dût-il même alléguer qu'il n'est pas encore arrivé à la certitude philosophique. Chacun lui dira et aura mille fois raison de lui dire: «Monsieur, on est un homme avant tout; payez de votre personne d'abord, faites votre devoir de citoyen, de père, de fils, etc., vous reprendrez ensuite le cours de vos méditations.»

Qu'on nous comprenne bien toutefois. Nous ne voulons détourner personne de l'investigation philosophique, de la scrupuleuse recherche des fondements de la morale. Aucune pensée qui ramène l'homme vers ces graves préoccupations ne saurait être inutile ou indifférente; nous défions seulement le penseur de pouvoir attendre qu'il ait trouvé ces fondements, pour faire acte d'humanité, d'honnêteté ou de malhonnêteté, de courage ou de lâcheté. Et surtout, nous tenons à formuler une réponse, bonne à opposer à tous les malins qui n'ont jamais été philosophes, à opposer à nous-mêmes lorsque nous voudrions invoquer notre état de doute philosophique pour justifier nos manquements pratiques. Par cela même qu'on est un homme, avant toute théorie positive ou négative sur le devoir, on a pour règle ferme de se conduire comme un homme. Il n'y a pas à sortir de là.

Mais on connaîtrait mal les ressources du cœur humain si l'on comptait sur l'effet d'une semblable réponse. Elle a beau être sans réplique, elle ne peut empêcher d'autres interrogations de surgir. La somme de nos prétextes pour nous soustraire au devoir est égale à la somme des sables de la mer ou des étoiles des cieux.