Nous nous retranchons donc derrière le devoir obscur, le devoir difficile, le devoir contradictoire. Certes voilà des mots qui évoquent de pénibles souvenirs. Être un homme de devoir et douter de son chemin, tâtonner dans l'ombre, se voir livré aux sollicitations contraires de devoirs différents, ou encore se trouver en face du devoir gigantesque, écrasant, qui dépasse nos forces, quoi de plus dur? Et ces choses arrivent. Nous ne voulons ni nier ni contester ce qu'il y a de tragique dans certains événements et de déchirant dans certaines vies. Toutefois il est rare que le devoir ait à se faire jour à travers un tel conflit de circonstances et doive jaillir de l'esprit comme l'éclair de l'orage. De si formidables secousses sont exceptionnelles. Tant mieux si nous nous tenons bien lorsqu'elles se produisent; mais si personne ne trouve étonnant que des chênes soient déracinés par la bourrasque, ou qu'un marcheur trébuche la nuit sur un chemin inconnu, ou qu'un soldat soit vaincu quand il est pris entre deux feux, personne non plus ne condamnera sans appel ceux qui ont été battus dans les luttes morales presque surhumaines. Succomber sous le nombre et les obstacles, n'a jamais été une honte.

Aussi je vais tendre mes armes à ceux qui se retranchent derrière le rempart inexpugnable du devoir obscur, compliqué, contradictoire. Pour aujourd'hui ce n'est pas là ce qui m'occupe, et c'est du devoir simple, je dirais presque du devoir facile, que je désire leur parler.


Nous avons par an trois ou quatre grandes fêtes carillonnées et beaucoup de jours ordinaires. Pareillement il y a quelques très grands et très obscurs combats à livrer. Mais à côté de cela il y a la multitude des devoirs simples, évidents. Or, tandis que dans les grandes rencontres, notre tenue est généralement suffisante, c'est précisément dans les petites occasions qu'on nous voit faiblir. Sans craindre de me laisser entraîner par une forme paradoxale de ma pensée, je déclarerai donc: l'essentiel est de remplir le devoir simple, de s'exercer à la justice élémentaire. En général ceux qui perdent leur âme, la perdent non parce qu'ils restent au-dessous du devoir difficile et qu'ils n'accomplissent pas l'impossible, mais parce qu'ils négligent d'accomplir le devoir simple.

Illustrons cette vérité par des exemples.

Celui qui essaie de pénétrer dans les dessous humbles de la société ne tarde pas à découvrir de grandes misères physiques et morales. À mesure qu'il y regarde de plus près, il découvre un plus grand nombre de plaies, et, à la longue, le monde des misérables lui apparaît comme une vaste création noire, devant laquelle l'individu avec ses moyens de soulagement paraît réduit à l'impuissance. Il est vrai qu'il se sent pressé d'accourir, mais en même temps il se demande: à quoi bon? Évidemment le cas est des plus angoissants. Quelques-uns le résolvent en ne faisant rien, de désespoir. Ils demeurent donc stériles et ce n'est pas pourtant la pitié, ni même les bonnes intentions, qui leur manquent. Ils ont tort. Souvent un homme n'a pas les moyens de faire le bien en gros, mais ce n'est pas une raison pour qu'il le néglige en détail. Tant de gens se dispensent de faire quelque chose parce que, selon eux, il y a trop à faire. Ils ont besoin d'être rappelés au devoir simple. Ce devoir, le voici dans le cas qui nous occupe: que chacun, selon ses ressources, ses loisirs et ses capacités, se crée des relations dans les milieux déshérités. Il y a des gens qui arrivent, avec un peu de bonne volonté, à s'introduire dans l'entourage des ministres ou à se faufiler dans la société des chefs d'État. Pourquoi ne parviendrait-on pas à nouer des relations avec les pauvres gens et à se faire des connaissances parmi les ouvriers qui manquent du nécessaire? Une fois quelques familles connues, avec leurs histoires, leurs antécédents et leurs difficultés, vous pourrez leur être d'une utilité extrême en faisant simplement ce que vous pouvez et en pratiquant la fraternité sous la forme du secours moral et matériel. Vous aurez, il est vrai, attaqué un petit coin seulement; mais vous aurez fait votre possible et peut-être entraîné quelque autre à faire son possible aussi. En agissant de la sorte, au lieu de constater seulement qu'il existe dans la société beaucoup de misère, de haine sombre, de désunion, de vice, vous y aurez introduit un peu de bien. Et pour peu que le nombre des bonnes volontés semblables à la vôtre grandisse, le bien augmentera sensiblement et le mal diminuera. Mais dussiez-vous même rester seul à faire ce que vous avez fait, on pourrait vous donner ce témoignage que vous avez fait la seule chose raisonnable, le simple et enfantin devoir qui s'offrait à vous. Or en faisant cela vous avez découvert un des secrets de la bonne vie.

L'ambition humaine embrasse dans ses rêves de vastes ensembles, mais il nous est rarement donné de faire grand, et même alors le succès rapide et sûr s'appuie toujours sur une patiente préparation. La fidélité dans les petites choses est à la base de tout ce qui s'accomplit de grand. Nous l'oublions trop. Pourtant, s'il y a une vérité nécessaire à connaître, c'est celle-là, surtout aux époques difficiles et dans les passages pénibles de l'existence. On se sauve bien en cas de naufrage sur un débris de poutre, un aviron, un morceau de planche. Sur les flots tumultueux de la vie, quand tout semble s'être brisé en miettes, souvenons-nous qu'une seule de ces pauvres miettes peut devenir notre planche de salut. La démoralisation consiste à mépriser les restes.

Vous avez été ruiné, ou un grand deuil vous a frappé, ou encore vous venez de voir se perdre sous vos yeux le fruit d'un long labeur. Il vous est impossible de reconstituer votre fortune, de ressusciter les morts, de sauver votre peine perdue. Et devant l'irréparable les bras vous tombent. Alors vous négligez de soigner votre personne, de tenir votre maison, de surveiller vos enfants. Cela est pardonnable et combien nous le comprenons! Mais cela est fort dangereux! Le laisser aller transforme le mal en un mal pire. Vous qui croyez que vous n'avez plus rien à perdre, vous allez pour cela même perdre ce qui vous reste encore. Ramassez les débris de vos biens, ayez du peu qui vous reste un soin scrupuleux. Et bientôt ce peu vous consolera. L'effort accompli vient à notre secours, comme l'effort négligé se tourne contre nous. S'il ne vous reste qu'une branche pour vous y accrocher, accrochez-vous à cette branche, et si vous restez seul à défendre une cause qui semble perdue, ne jetez pas vos armes pour rejoindre les fuyards. Au lendemain du déluge quelques isolés repeuplent la terre. L'avenir peut quelquefois ne reposer que sur une tête isolée comme il arrive qu'une vie ne tient qu'à un fil. Inspirez-vous de l'histoire et de la nature: L'une et l'autre vous apprendront en leurs laborieuses évolutions, que les calamités comme la prospérité peuvent sortir des moindres causes, qu'il n'est pas sage de négliger le détail et que surtout il faut savoir attendre et recommencer.

En parlant du devoir simple je ne puis m'empêcher de penser à la vie militaire et aux exemples qu'elle offre aux combattants de cette grande lutte qui est la vie. Celui-là comprendrait mal son devoir de soldat qui, l'armée une fois battue, s'abstiendrait de brosser ses vêtements, d'astiquer son fusil, d'observer la discipline.—À quoi bon? direz-vous peut-être.—À quoi bon? N'y a-t-il pas plusieurs façons d'être battu? Serait-il indifférent d'ajouter le découragement, le désordre, la débâcle au malheur de la défaite? Non. Il ne faut jamais oublier que le moindre acte d'énergie dans ces moments terribles est comme une lumière dans la nuit. C'est un signe de vie et d'espérance. Chacun comprend aussitôt que tout n'est pas perdu.

Pendant la désastreuse retraite de 1813–1814, au cœur de l'hiver, alors qu'il devait être presque impossible de garder une tenue quelconque, je ne sais quel général se présentait un matin à Napoléon Ier en grande tenue et rasé de frais. Le voyant, en pleine débâcle, aussi soigné que s'il allait à une revue, l'empereur lui dit: Mon général, vous êtes un brave!