Le devoir simple c'est encore le devoir prochain. Une très commune faiblesse empêche bien des gens de trouver intéressant ce qui est tout près d'eux; ils ne le voient que par ses côtés mesquins. Le lointain au contraire les attire et les enchante. Ainsi se dépense inutilement une somme fabuleuse de bonne volonté. On se passionne pour l'humanité, pour le bien public, pour les lointains malheurs, marchant à travers la vie, les yeux fixés sur des objets merveilleux qui nous captivent là-bas aux confins de l'horizon, tandis qu'on marche sur les pieds des passants, ou qu'on les coudoie sans les remarquer.
Singulière infirmité qui vous empêche de voir ceux qui sont là à vos côtés! Plusieurs ont fait des lectures étendues, de grands voyages; mais ils ne connaissent pas leurs concitoyens, grands ou petits; ils vivent grâce au concours d'une quantité d'êtres dont le sort leur demeure indifférent. Ni ceux qui les renseignent, les instruisent, les gouvernent, ni ceux qui les servent, les fournissent, les nourrissent n'ont jamais attiré leur attention. Qu'il y ait de l'ingratitude ou de l'imprévoyance à ne pas connaître ses ouvriers, ses domestiques, les quelques êtres enfin qui ont avec nous des relations sociales indispensables, cela ne leur est jamais venu à l'esprit. D'autres vont bien plus loin encore. Pour certaines femmes leur mari est un inconnu, et réciproquement. Il y a des parents qui ne connaissent pas leurs enfants. Leur développement, leurs pensées, les dangers qu'ils courent, les espérances qu'ils nourrissent sont pour eux un livre fermé. Bien des enfants ne connaissent pas leurs parents, n'ont jamais soupçonné leurs peines, leurs luttes, ni pénétré leurs intentions. Et je ne parle pas des mauvais ménages, de ces tristes milieux, où toutes les relations sont faussées, mais d'honnêtes familles composées de braves gens. Seulement tout ce monde est très absorbé. Chacun a son intérêt ailleurs qui lui prend tout son temps. Le devoir lointain, fort attirant, je n'en disconviens point, les réclame tout entiers et ils n'ont pas conscience du devoir prochain. Je crains qu'ils ne perdent leur peine. La base d'opération de chacun est le champ de son devoir immédiat. Négligez cette base et tout ce que vous entreprendrez au loin sera compromis. Soyez donc d'abord de votre pays, de votre ville, de votre maison, de votre église, de votre atelier, et, s'il se peut, partez de là pour aller au delà, c'est la marche simple et naturelle. Il faut que l'homme se munisse à grands frais de bien mauvaises raisons pour arriver à suivre la marche inverse. En tout cas, le résultat d'une si étrange confusion des devoirs est que plusieurs se mêlent d'une foule d'affaires sauf de ce qu'on est en droit de leur demander. Chacun s'occupe d'autre chose que de ce qui le regarde, est absent de son poste, ignore son métier. Voilà qui complique la vie. Il serait pourtant si simple que chacun s'occupât de ce qui le regarde.
Autre forme du devoir simple. Lorsqu'un dommage est causé, qui doit le réparer?—Celui qui l'a fait. Cela est juste, mais cela n'est que théorie. Et la conséquence de cette théorie serait qu'il faudrait laisser subsister le mal jusqu'à ce que les malfaiteurs soient trouvés et l'aient réparé. Mais si on ne les trouve pas? Ou s'ils ne peuvent ni ne veulent réparer?
Il pleut sur vos têtes par une tuile brisée, ou le vent pénètre chez vous par un carreau cassé. Attendrez-vous pour chercher le couvreur et le vitrier que vous ayez fait arrêter le casseur de tuile ou de carreau? Vous trouveriez cela absurde, n'est-ce pas? C'est pourtant une bien ordinaire pratique. Les enfants s'écrient avec indignation: «Ce n'est pas moi qui ai jeté cet objet, ce n'est pas moi qui le ramasserai!» Et la plupart des hommes raisonnent de même. C'est logique. Mais ce n'est pas cette logique-là qui fait marcher le monde.
Ce qu'il faut au contraire savoir et ce que la vie vous répète tous les jours c'est que le dommage causé par les uns est réparé par les autres. Les uns détruisent, les autres édifient; les uns salissent, les autres nettoient; les uns attisent les querelles, les autres les apaisent; les uns font couler les larmes, les autres consolent; les uns vivent pour l'iniquité, les autres meurent pour la justice. Et c'est dans l'accomplissement de cette loi douloureuse qu'est le salut. Cela aussi est logique, mais de cette logique des faits qui fait pâlir celle des théories. La conclusion à tirer n'est pas douteuse. Un homme au cœur simple la tire ainsi: étant donné le mal, la grande affaire est de le réparer et de s'y mettre sur-le-champ; tant mieux si messieurs les malfaiteurs veulent bien contribuer à la réparation: mais l'expérience nous déconseille de trop compter sur leur concours.
Mais quelque simple que soit le devoir, encore faut-il avoir la force de l'accomplir. Cette force, en quoi consiste-t-elle et où se trouve-t-elle? On ne saurait se lasser d'en parler. Le devoir est pour l'homme un ennemi et un importun tant qu'il n'apparaît que comme une sollicitation extérieure. Quand il entre par la porte, l'homme sort par la fenêtre et quand il nous bouche les fenêtres on s'échappe par les toits. Mieux on le voit venir plus on l'évite sûrement. Il est pareil à ce gendarme, représentant de la force publique et de la justice officielle, dont un adroit filou parvient toujours à se garer. Hélas! le gendarme réussirait-il à lui mettre la main au collet, il pourrait tout au plus le conduire au poste mais non pas sur le droit chemin. Pour que l'homme accomplisse son devoir il faut qu'il soit tombé aux mains d'une autre force que celle qui dit: fais ceci, fais cela; évite ceci, évite cela, autrement gare à toi!
Cette force intérieure est l'amour. Quand un homme déteste son métier ou s'y livre avec nonchalance, toutes les puissances de la terre sont inhabiles à le lui faire exercer avec entrain. Mais celui qui aime sa fonction marche tout seul; non seulement il est inutile de le contraindre, mais il serait impossible de le détourner. Il en est pour tous ainsi. La grande chose, c'est d'avoir éprouvé ce qu'a de saint et d'immortellement beau notre obscure destinée; c'est d'avoir été déterminés par une série d'expériences à aimer cette vie pour ses douleurs et pour son espérance, à aimer les hommes pour leur misère et pour leur noblesse, et à être de l'humanité par le cœur, l'intelligence et les entrailles. Alors une force inconnue s'empare de nous, comme le vent s'empare des voiles d'un navire, et nous emporte vers la pitié et la justice. Et cédant à cette poussée irrésistible, nous disons: Je ne puis faire autrement, c'est plus fort que moi. En s'exprimant ainsi les hommes de tous les âges et de tous les milieux désignent une puissance qui est plus haute que l'homme, mais qui peut demeurer dans le cœur des hommes. Et tout ce qu'il y a en nous de vraiment élevé nous apparaît comme une manifestation de ce mystère qui nous dépasse. Les grands sentiments comme les grandes pensées, comme les grands actes, sont chose d'inspiration. Lorsque l'arbre verdit et donne son fruit c'est qu'il puise dans le sol les forces vitales, et reçoit du soleil la lumière et la chaleur. Si un homme, dans son humble sphère, au milieu des ignorances et des fautes inévitables, se consacre sincèrement à sa tâche, c'est qu'il est en contact avec la source éternelle de bonté. Cette force centrale se manifeste sous mille formes diverses. Tantôt elle est l'énergie indomptable, tantôt la tendresse caressante, tantôt l'esprit militant qui attaque et détruit le mal, tantôt la sollicitude maternelle qui ramasse au bord du chemin où elle se perdait quelque vie froissée et oubliée, tantôt l'humble patience des longues recherches… Mais tout ce qu'elle touche porte sa signature, et les hommes qu'elle anime sentent que c'est par elle que nous sommes et que nous vivons. La servir est leur bonheur et leur récompense. Il leur suffit d'être ses instruments et ils ne regardent plus à l'éclat extérieur de leur fonction, sachant bien que rien n'est grand et que rien n'est petit, mais que nos actes et notre vie valent seulement par l'esprit qui les pénètre.