Et pourtant l'histoire nous représente certaines époques tourmentées, à qui manquait autant qu'à la nôtre la tranquillité idyllique, et que les plus graves événements n'ont pas empêché de connaître la gaîté. Il semble même que la gravité des temps, l'insécurité du lendemain, la violence des commotions sociales devienne à l'occasion une source nouvelle de vitalité. Il n'est pas rare de voir les soldats chanter entre deux batailles, et je ne crois guère me tromper en disant que la joie humaine a célébré ses plus beaux triomphes dans les temps les plus durs, au milieu des obstacles. Mais on avait alors, pour dormir paisible avant la bataille, ou pour chanter dans la tourmente, des motifs d'ordre intérieur qui nous font peut-être défaut. La joie n'est pas dans les objets, elle est en nous. Et je persiste à croire que les causes de notre malaise présent, de cette mauvaise humeur contagieuse qui nous envahit, sont en nous au moins autant que dans les circonstances extérieures.

Pour s'amuser de tout cœur il faut se sentir sur une base solide, il faut croire à la vie et la posséder en soi. Et c'est là ce qui nous manque. Beaucoup d'hommes, même hélas! parmi les jeunes sont aujourd'hui brouillés avec la vie, et je ne parle pas des philosophes seuls. Comment voulez-vous qu'on s'amuse quand on a cette arrière-pensée qu'il vaudrait peut-être mieux, après tout, que rien n'eût jamais existé? Nous observons en outre dans les forces vitales de ce temps une dépression inquiétante qu'il faut attribuer à l'abus que l'homme a fait de ses sensations. Trop d'excès de toute nature ont faussé nos sens et altéré notre faculté d'être heureux. La nature succombe sous les excentricités qu'on lui a infligées. Profondément atteinte dans sa racine, la volonté de vivre, malgré tout persistante, cherche à se satisfaire par des moyens factices. On a recours dans le domaine médical à la respiration artificielle, à l'alimentation artificielle, à la galvanisation. De même nous voyons autour du plaisir expirant une multitude d'êtres empressés à le réveiller, à le ranimer. Les moyens les plus ingénieux ont été inventés: il ne sera pas dit qu'on a lésiné sur les frais. Tout a été tenté, le possible et l'impossible. Mais dans tous ces alambics compliqués on n'est jamais parvenu à distiller une goutte de joie véritable. Il ne faut pas confondre le plaisir et les instruments de plaisir. Suffirait-il de s'armer d'un pinceau pour être peintre, ou de s'acheter à grands frais un stradivarius pour être musicien? De même eussiez-vous pour vous amuser tout l'attirail extérieur le plus perfectionné, le plus ingénieux, vous n'en seriez pas plus avancé. Mais avec un débris de charbon, un grand peintre peut tracer une esquisse immortelle. Il faut du talent ou du génie pour peindre, et pour s'amuser il faut avoir la faculté d'être heureux. Quiconque la possède s'amuse à peu de frais. Cette faculté se détruit dans l'homme par le scepticisme, la vie factice, l'abus; elle s'entretient par la confiance, la modération, les habitudes normales d'activité et de pensée.

Une excellente preuve de ce que j'avance, et très facile à recueillir, se trouve dans ce fait que partout où se rencontre une vie simple et saine, le plaisir authentique l'accompagne, comme le parfum les fleurs naturelles. Cette vie a beau être difficile, entravée, privée de ce que nous considérons d'ordinaire comme les conditions mêmes du plaisir, on y voit réussir la plante délicate et rare, la joie. Elle perce entre deux pavés serrés, dans l'anfractuosité d'un mur, dans une fissure de rocher. On se demande comment et d'où elle vient. Mais elle vit, alors que dans les serres chaudes, les terrains grassement fumés, vous la cultivez au poids de l'or pour la voir s'étioler et mourir entre vos doigts.

Demandez aux acteurs de théâtre quel public s'amuse le mieux à la comédie, ils vous répondront que c'est le public populaire. La raison n'en est pas très difficile à saisir. Pour ce public-là, la comédie est une exception, il ne s'en est pas saturé à force d'en prendre. Et puis c'est un repos à ses rudes fatigues. Ce plaisir qu'il savoure il l'a gagné honnêtement et il en connaît le prix comme il connaît celui des petits sous gagnés à la sueur du front. Au surplus, il n'a pas fréquenté les coulisses, il ne s'est pas mêlé aux intrigues d'artistes, il ignore les ficelles, il croit que c'est arrivé. Pour tous ces motifs il jouit d'un plaisir sans mélange. Je vois d'ici le sceptique blasé dont le monocle étincelle dans cette loge, jeter sur la foule amusée un regard dédaigneux:

Pauvres gens, idiots, peuple ignorant et rustre!

Et pourtant ce sont eux les vrais vivants, tandis qu'il est, lui, un être artificiel, un mannequin, incapable de ressentir cette belle et salutaire ivresse d'une heure de franc plaisir.

Malheureusement la naïveté s'en va, même des régions populaires. Nous voyons le peuple des villes, et celui des campagnes à sa suite, rompre avec les bonnes traditions. L'esprit perverti par l'alcool, la passion du jeu, les lectures malsaines, contracte peu à peu des goûts maladifs. La vie factice fait irruption dans les milieux jadis simples, et du coup c'est comme lorsque le phylloxéra se met à la vigne. L'arbre robuste de la joie rustique voit sa sève tarir, ses feuilles se teindre de jaune. Comparez une fête champêtre du bon vieux style avec une de ces fêtes de village soi-disant modernisées. D'un côté, dans le cadre respecté des coutumes séculaires, de solides campagnards chantent les chansons du pays, dansent les danses du pays en costume de paysans, absorbent des boissons naturelles et semblent complètement à leur affaire. Ils s'amusent comme le forgeron forge, comme la cascade tombe, comme les poulains bondissent dans la prairie. C'est contagieux, cela vous gagne le cœur. Malgré soi on se dit: «Bravo les enfants, c'est bien cela!» On demanderait à être de la partie. De l'autre côté, je vois des villageois déguisés en citadins, des paysannes enlaidies par la modiste, et comme ornement principal de la fête un ramassis de dégénérés qui braillent des chansonnettes de café-concert: et quelquefois à la place d'honneur quelques cabotins de dixième ordre venus pour la circonstance afin de dégrossir ces ruraux et leur faire goûter des plaisirs raffinés. Pour boissons, des liqueurs à base d'eau-de-vie de pomme de terre ou de l'absinthe. Dans tout cela ni originalité ni pittoresque. Du laisser aller peut-être et de la vulgarité, mais non pas cet abandon que procure le plaisir naïf.


Cette question du plaisir est capitale. Les gens posés la négligent en général comme une futilité; les utilitaires, comme une superfétation coûteuse. Ceux qu'on désigne sous le nom d'hommes de plaisir fourragent dans un domaine si délicat comme des sangliers dans un jardin. On ne paraît se douter nullement de l'immense intérêt humain qui s'attache à la joie. C'est une flamme sacrée qu'il faut nourrir et qui jette sur la vie un jour éclatant. Celui qui s'attache à l'entretenir, fait une œuvre aussi profitable à l'humanité, que celui qui construit des ponts, perce des tunnels, cultive la terre. Se conduire de telle sorte qu'on maintienne en soi, au milieu des labeurs et des peines de la vie, la faculté d'être heureux et qu'on puisse, comme par une espèce de contagion salutaire, la propager parmi ses semblables, est faire œuvre de solidarité dans ce que ce terme a de plus noble. Donner un peu de plaisir, dérider les fronts soucieux, mettre un peu de lumière sur les chemins obscurs, quel office vraiment divin dans cette pauvre humanité! Mais ce n'est qu'avec une grande simplicité de cœur qu'on arrive à le remplir.

Nous ne sommes pas assez simples pour être heureux et pour rendre les autres heureux. Il nous manque la bonté et le détachement de nous-mêmes. Nous répandons la joie comme nous répandons la consolation, par des procédés tels que nous obtenons des résultats négatifs. Pour consoler quelqu'un que faisons-nous? Nous nous attachons à nier sa souffrance, à la discuter, à lui persuader qu'il se trompe en se croyant malheureux. Au fond, notre langage traduit en paroles de vérité se réduit à ceci: «Tu souffres, ami. C'est étrange; tu dois te tromper, car je ne sens rien.» Le seul moyen humain de soulager une souffrance étant de la partager par le cœur, que doit éprouver un malheureux consolé de la sorte?