Pour divertir notre prochain et lui faire passer un moment agréable, nous nous y prenons de la même façon: nous le convions à admirer notre esprit, à rire de nos saillies, à fréquenter notre maison, à s'asseoir à notre table et partout éclate notre souci de paraître. Quelquefois aussi nous lui faisons, avec une libéralité protectrice, l'aumône d'une distraction de notre choix. À moins que nous ne l'invitions à s'amuser avec nous, comme nous l'inviterions à faire une partie de cartes, avec l'arrière-pensée de l'exploiter à notre profit. Pensez-vous que le plaisir par excellence pour autrui soit de nous admirer, de reconnaître notre supériorité, ou de nous servir d'instrument? Y a-t-il au monde un ennui comparable à celui de se sentir exploité, protégé, enrôlé dans une claque? Pour donner du plaisir aux autres et en prendre soi-même, il faut commencer par écarter le moi qui est haïssable et le tenir enchaîné pendant toute la durée des divertissements. Il n'y a pas de pire trouble-fête que celui-là. Soyons bon enfant, aimable, bienveillant, rentrons nos médailles, nos plaques, nos titres, et mettons-nous à la disposition des autres de tout cœur!

Vivons quelquefois ne fût-ce que pendant une heure, et toute autre chose cessante, pour faire sourire autrui. Le sacrifice n'est qu'apparent, personne ne s'amuse mieux que ceux qui savent se donner simplement pour procurer à leur entourage un peu de bonheur et d'oubli.

Quand serons-nous assez simplement hommes pour ne pas faire figurer au premier rang dans nos réunions de plaisir toutes les choses qui nous agacent les nerfs dans la vie de tous les jours? Ne pourrons-nous pas oublier pour une heure nos prétentions, nos divisions, nos classifications, nos personnages enfin, pour redevenir enfants et rire encore de ce bon rire qui fait tant de bien et rend les hommes meilleurs?


Je me sens pressé ici de faire une remarque d'un genre tout particulier et d'offrir par là à mes lecteurs bien intentionnés des occasions de s'atteler à une œuvre magnifique. Mon but est de recommander à leur attention plusieurs catégories de personnes assez négligées au point de vue du plaisir.

On pense qu'un balai ne peut servir qu'à balayer, un arrosoir à arroser, un moulin à café à moudre du café, et de même on pense qu'un infirmier n'est fait que pour soigner les malades, un professeur pour instruire, un prêtre pour prêcher, enterrer, confesser, une sentinelle pour monter la garde. Et on en conclut que les êtres livrés aux travaux les plus sérieux sont voués à leurs fonctions comme le bœuf au labour. Des divertissements sont incompatibles avec ce genre d'activité. Poussant cette manière de voir plus avant, on se croit autorisé à penser que les personnes infirmes, affligées, ruinées, les vaincus de la vie et tous ceux qui ont quelque lourd fardeau à porter, sont du côté de l'ombre comme le versant nord des montagnes et qu'il est nécessaire qu'il en soit ainsi. D'où l'on en conclut assez généralement que les hommes graves n'ont pas besoin de plaisir et qu'il serait malséant de leur en offrir. Quant aux affligés, ce serait manquer à la délicatesse de rompre le fil de leurs tristes pensées. Il semble donc admis que certaines personnes sont condamnées à demeurer toujours austères, qu'il faut les aborder avec une mine austère et ne leur parler que de choses austères. De même, il faut laisser le sourire à la porte quand on va voir les malades, les malheureux, prendre une figure sombre, un air lamentable et choisir des sujets de conversation navrants. Ainsi on apporte du noir à ceux qui sont dans le noir, de l'ombre à ceux qui sont à l'ombre. On contribue à augmenter l'isolement des isolés, la monotonie des vies mornes. On claquemure certaines existences comme dans un cachot; parce qu'il pousse de l'herbe autour de leurs asiles déserts, on parle bas en les approchant comme en approchant des tombeaux. Qui se doute de l'œuvre infernale de cruauté accomplie ainsi chaque jour dans le monde! Il ne faut pas qu'il en soit ainsi.

Quand vous verrez des hommes ou des femmes consacrés aux tâches sévères ou à l'office douloureux qui consiste à fréquenter les misères humaines et à bander les plaies, souvenez-vous que ces êtres sont faits comme vous, qu'ils ont les mêmes besoins et qu'il est des heures où il leur faut du plaisir et de l'oubli. Vous ne les détournerez pas de leur mission en les faisant rire quelquefois, eux qui voient tant de larmes et de peines. Au contraire vous leur rendrez des forces pour mieux continuer leur labeur.

Et quand vous connaîtrez des familles éprouvées ou des individus affligés, ne les entourez pas, comme des pestiférés, d'un cordon sanitaire que vous ne franchirez qu'en prenant des précautions qui leur rappellent leur triste sort. Au contraire, après avoir montré toute votre sympathie, tout votre respect de leur douleur, soulagez-les, aidez-leur à vivre, apportez-leur un parfum du dehors, quelque chose enfin qui leur rappelle que leur malheur ne les exclut pas du monde.

Étendez aussi votre sympathie à tous ceux qui ont des occupations absorbantes et sont pour ainsi dire rivés sur place. Le monde est plein d'êtres sacrifiés qui n'ont jamais de repos ni de plaisir et auxquels la moindre liberté, le plus modeste répit fait un bien immense. Et ce minimum de soulagement, il serait si facile de le leur procurer si seulement l'on y songeait. Mais voilà, le balai est fait pour balayer et il semble qu'il ne puisse pas sentir de fatigue. Il faut se débarrasser de cet aveuglement coupable qui nous empêche de voir la lassitude de ceux qui sont toujours sur la brèche. Relevons les sentinelles perdues du devoir, procurons une heure à Sisyphe pour souffler. Prenons un moment la place de la mère de famille que les soins du ménage et des enfants rendent esclave, sacrifions un peu de notre sommeil à ceux qu'usent les longues veilles près des malades. Jeune fille que peut-être la promenade n'amuse pas toujours, prenez le tablier de la cuisinière et donnez-lui la clef des champs. Ainsi vous ferez des heureux et vous le serez vous-mêmes. Nous marchons constamment à côté d'êtres chargés de fardeaux que nous pourrions prendre sur nous ne fût-ce que pour un peu de temps. Mais ce court répit suffirait pour guérir des maux, ranimer la joie éteinte dans bien des cœurs, ouvrir une large carrière à la bonne volonté entre les hommes. Comme on se comprendrait mieux si l'on savait se mettre de tout cœur à la place les uns des autres et comme il y aurait plus de plaisir à vivre!