J'ai trop parlé ailleurs de l'organisation du plaisir parmi la jeunesse pour y revenir ici en détail[1]. Mais je tiens à dire en substance ce qu'on ne saurait assez répéter: si vous voulez que la jeunesse soit morale, ne négligez pas ses plaisirs et n'abandonnez pas au hasard le soin de les lui procurer. Vous me répondrez peut-être que la jeunesse n'aime pas qu'on réglemente ses distractions, et que d'ailleurs celle d'aujourd'hui est gâtée et ne s'amuse que trop. Je vous répondrai d'abord qu'on peut suggérer des idées, indiquer des directions, créer des occasions de plaisir, sans rien réglementer. En second lieu, je vous ferai observer que vous vous trompez en vous imaginant que la jeunesse s'amuse trop. À part les plaisirs factices, énervants et dissolvants qui flétrissent la vie au lieu de la faire fleurir et resplendir, il lui reste aujourd'hui très peu de chose. L'abus, cet ennemi de l'usage légitime, a si bien barbouillé la terre qu'il devient difficile de toucher à quelque chose qu'il n'ait pas sali. De là des prudences, des défenses, des prohibitions sans nombre. On ne peut presque pas bouger quand on veut éviter tout ce qui ressemble aux plaisirs malsains. Dans la jeunesse actuelle, surtout chez celle qui se respecte, le manque de plaisir occasionne des souffrances profondes. On n'est pas sevré sans inconvénients de ce vin généreux. Impossible de prolonger cet état de choses sans épaissir l'ombre sur les têtes de nos jeunes générations. Il faut venir à leur secours. Nos enfants héritent d'un monde qui n'est pas gai. Nous leur léguons de gros soucis, des questions embarrassantes, une vie chargée d'entraves et de complications. Tentons du moins un effort pour éclairer le matin de leurs jours. Organisons le plaisir, créons-lui des abris, ouvrons nos cœurs et nos maisons. Mettons la famille dans notre jeu. Que la gaieté cesse d'être une denrée d'exportation. Réunissons nos fils que nos intérieurs moroses poussent dans la rue, et nos filles qui s'ennuient dans la solitude. Multiplions les fêtes de famille, les réceptions et les excursions en famille; élevons chez nous la bonne humeur à la hauteur d'une institution. Que l'école se mette de la partie. Que les maîtres et les élèves, écoliers ou étudiants, se rencontrent plus souvent et s'amusent ensemble. Cela fait avancer le travail sérieux. Il n'y a rien de tel pour bien comprendre son professeur que d'avoir ri en sa compagnie, et réciproquement pour bien comprendre un étudiant ou un écolier, il faut l'avoir vu ailleurs que sur les bancs ou sur la sellette d'examen.

[ [1] Voir entre autres: Jeunesse, chap. La joie.

—Et qui fournira l'argent?—Quelle question! C'est bien là l'erreur centrale. Le plaisir et l'argent; on prend cela pour les deux ailes du même oiseau. Hélas! l'illusion est grossière! Le plaisir, comme toutes les choses vraiment précieuses en ce monde, ne peut ni se vendre ni s'acheter. Pour s'amuser il faut payer de sa personne, c'est l'essentiel. On ne vous défend pas d'ouvrir votre bourse si vous le pouvez faire et si vous le trouvez utile. Mais je vous assure, ce n'est pas indispensable. Le plaisir et la simplicité sont deux vieilles connaissances. Recevez simplement, réunissez-vous simplement. Ayez bien travaillé d'abord; soyez aussi aimable, aussi loyal que possible pour vos compagnons et ne dites pas de mal des absents: le succès sera certain.

VIII
L'esprit mercenaire et la simplicité.

Nous venons de coudoyer en passant un certain préjugé fort répandu, qui attribue à l'argent une puissance magique. Rapprochés ainsi d'un terrain brûlant, nous ne l'éviterons pas; mais nous allons y poser le pied, persuadés qu'il y a sur ce point plusieurs vérités à dire. Elles ne sont point neuves, mais elles sont si oubliées!

Je ne vois aucun moyen de nous passer de l'argent. Tout ce qu'ont pu faire jusqu'à ce jour certains théoriciens ou législateurs qui l'accusent de tous les maux, c'est d'en changer le nom ou la forme. Mais ils n'ont jamais pu se passer d'un signe représentatif de la valeur commerciale des choses. Vouloir supprimer l'argent est une tentative analogue à celle qui voudrait supprimer l'écriture. Il n'en est pas moins vrai que cette question de l'argent est très troublante. Elle forme un des éléments principaux de notre vie compliquée. Les difficultés économiques où nous nous débattons, les conventions sociales, tout l'agencement de la vie moderne ont porté l'argent à un rang si éminent qu'il n'est pas étonnant que l'imagination humaine lui attribue une sorte de royauté. Et c'est par ce côté que nous devons aborder le problème.

Le terme d'argent a pour pendant celui de marchandise. S'il n'y avait point de marchandise l'argent n'existerait pas. Mais tant qu'il y aura de la marchandise il y aura de l'argent, peu importe sous quelle forme. La source de tous les abus dont l'argent est devenu le centre réside dans une confusion. On a confondu dans le terme et dans la notion de marchandise des objets qui n'ont aucun rapport ensemble. On a voulu donner une valeur vénale à des choses qui n'en peuvent ni doivent en avoir aucune. Les idées d'achat et de vente ont envahi des provinces où elles peuvent être à juste titre considérées comme des étrangères, des ennemies, des usurpatrices. Il est légitime que du blé, des pommes de terre, du vin, des étoffes soient à vendre et qu'on les achète. Il est parfaitement naturel que le labeur d'un homme lui procure des droits à la vie et qu'on lui remette en main une valeur qui représente ces droits. Mais ici déjà l'analogie cesse d'être complète. Le travail d'un homme n'est pas une marchandise au même titre qu'un sac de blé ou un quintal de charbon. Il entre dans ce travail des éléments qu'on ne peut évaluer en monnaie. Enfin, il est des choses qui ne sauraient s'acheter: le sommeil par exemple, la connaissance de l'avenir, le talent. Celui qui nous les offre en vente peut être considéré comme un fou ou un imposteur. Pourtant il y a des gens qui battent monnaie avec ces choses. Ils vendent ce qui ne leur appartient pas et leurs dupes paient des valeurs illusoires en monnaie véritable. De même, il y a des marchands de plaisir, des marchands d'amour, des marchands de miracles, des marchands de patriotisme, et ce titre de commerçant qui est si honorable quand il représente un homme faisant commerce de ce qui est en effet une denrée commerciale devient la pire flétrissure quand il s'agit des choses du cœur, de la religion, de la patrie.

Presque tout le monde est d'accord pour trouver honteux qu'on trafique de ses sentiments, de son honneur, de sa robe, de sa plume, de son mandat. Malheureusement ce qui ne souffre aucune contradiction dans la théorie, ce qui, dit comme nous le disons, ressemble plutôt à une banalité qu'à une haute vérité morale, a une peine infinie à pénétrer dans la pratique. Le trafic a envahi le monde. Les vendeurs se sont installés jusqu'au sanctuaire, et par sanctuaire je n'entends pas seulement les choses religieuses, mais tout ce que l'humanité a de sacré et d'inviolable. Ce n'est pas l'argent qui complique la vie, la corrompt et l'altère, c'est notre esprit mercenaire.

L'esprit mercenaire ramène tout à une seule question: Combien cela va-t-il me rapporter? il résume tout dans un axiome: Avec de l'argent, on peut tout se procurer. Avec ces deux principes de conduite une société peut descendre à des degrés d'infamie qu'il est impossible de dépeindre et d'imaginer.

Combien cela va-t-il me rapporter? Cette question si légitime tant qu'il s'agit des précautions que chacun doit prendre pour assurer sa subsistance par son travail, devient funeste aussitôt qu'elle sort de ses limites et domine toute la vie. Cela est si vrai qu'elle avilit même le travail qui est notre gagne-pain. Je fournis du travail payé, rien de mieux; mais si je n'ai pour m'inspirer pendant ce travail que le seul désir de toucher ma paye, rien de pire. Un homme qui n'a pour motif d'action que son salaire fait de la mauvaise besogne. Ce qui l'intéresse n'est pas le travail, c'est l'argent. S'il peut rogner sur sa peine sans retrancher de son gain, soyez sûr qu'il le fera. Maçon, laboureur, ouvrier d'usine, celui qui n'aime pas son labeur n'y met ni intérêt, ni dignité, et c'est en somme un mauvais ouvrier. Le médecin qui n'est préoccupé que des honoraires est un homme auquel il ne fait pas bon confier sa vie, car ce qui le met en mouvement c'est le désir de garnir sa bourse avec le contenu de la vôtre. S'il est de son intérêt que vous souffriez plus longtemps, il est capable de cultiver votre maladie au lieu de fortifier votre santé. Celui qui n'aime dans l'instruction de l'enfance que le profit qu'elle procure est un triste professeur, car ce profit est médiocre, mais son enseignement plus médiocre encore. Que vaut le journaliste mercenaire? Le jour où vous n'écrivez que pour le sou, votre prose cesse de valoir même ce sou. Plus le travail humain touche à des objets de nature élevée, plus l'esprit mercenaire, s'il intervient, le stérilise et le corrompt. On a mille fois raison de dire que toute peine mérite salaire, que tout homme qui consacre son effort à entretenir la vie doit avoir sa place au soleil,—et quiconque ne fait rien d'utile, ne gagne pas sa vie, en un mot n'est qu'un parasite. Mais il n'y a pas de plus grave erreur sociale que d'en arriver à faire du gain l'unique mobile d'action. Ce que nous mettons de meilleur dans notre œuvre, qu'elle se fasse à la force des bras, par la chaleur du cœur, ou la tension de l'intelligence, c'est précisément ce que personne ne peut nous payer. Rien ne prouve mieux que l'homme n'est pas une machine, que ce fait: deux hommes à l'œuvre avec les mêmes forces, les mêmes gestes, produisent des résultats tout différents. Où est la cause de ce phénomène? Dans la divergence de leurs intentions. L'un a l'esprit mercenaire, l'autre a l'âme simple. Tous les deux touchent leur paye, mais le travail de l'un est stérile, l'autre a mis son âme dans son travail. Le travail du premier est comme le grain de sable qui reste toute l'éternité sans qu'il en sorte rien, le travail de l'autre est comme la graine vivante jetée au sol, il germe et produit des moissons. Il n'y a pas d'autre secret pour expliquer que tant de gens n'ont pas réussi en employant les mêmes procédés extérieurs que d'autres. Les automates ne se reproduisent pas et le travail du mercenaire ne produit pas de fruit.