On va aussi répétant partout que l'argent est le nerf de la guerre. Sans doute la guerre coûte beaucoup d'argent et nous en savons quelque chose. Est-ce à dire que pour se défendre contre ses ennemis et faire honneur à son drapeau il suffise qu'un pays soit riche? Les Grecs se sont chargés jadis d'administrer aux Perses la preuve du contraire, et cette preuve-là ne cessera d'être répétée dans l'histoire. Avec de l'or on peut acheter des vaisseaux, des canons, des chevaux; mais on ne peut pas acheter le génie militaire, la sagesse politique, la discipline, l'enthousiasme. Mettez des milliards entre les mains de vos recruteurs et chargez-les de vous amener un grand capitaine et une armée de sans-culottes. Vous trouverez cent capitaines pour un seul et mille soldats, mais envoyez-les au feu: vous en aurez pour votre argent.
Du moins pourrait-on s'imaginer qu'avec de l'argent tout court il soit possible de soulager les misères et de faire du bien. Hélas! cela aussi est une illusion dont il faut revenir. L'argent, par grosses ou par petites sommes, est une graine qui fait germer les abus. À moins d'y ajouter de l'intelligence, de la bonté, une grande expérience des hommes, vous ne ferez que du mal, et vous risquerez fort de corrompre ceux qui reçoivent vos largesses et ceux que vous avez chargés de les distribuer.
L'argent ne peut pas suffire à tout, il est une puissance, mais il n'est pas la toute-puissance. Rien ne complique la vie, rien ne démoralise l'homme, rien ne fausse le fonctionnement normal de la société comme le développement de l'esprit mercenaire. Partout où il règne, c'est la duperie de tous par tous. On ne peut plus se fier à rien ni à personne, on ne peut plus rien obtenir qui vaille. Nous ne sommes pas des détracteurs de l'argent; mais il faut lui appliquer la loi commune: Tout à sa place, tout à son rang! Lorsque l'argent, qui doit être un serviteur, devient une force tyrannique, irrespectueuse de la vie morale, de la dignité, de la liberté; lorsque les uns s'efforcent de se le procurer à tout prix, apportant au marché ce qui n'est pas une marchandise; lorsque les autres qui possèdent la richesse s'imaginent qu'ils peuvent obtenir d'autrui ce qu'il n'est permis à personne de vendre ni d'acheter, il faut s'insurger contre cette grossière et criminelle superstition, crier hautement à l'imposture: que ton argent périsse avec toi! Ce que l'homme a de plus précieux il l'a en général reçu gratuitement: qu'il sache donc le donner gratuitement.
IX
La réclame et le bien ignoré.
Une des principales puérilités de ce temps est l'amour de la réclame. Percer, se faire connaître, sortir de l'obscurité, quelques-uns sont à tel point dévorés par ce désir, qu'on peut à juste titre les déclarer atteints du prurit de la publicité. À leurs yeux l'obscurité est l'ignominie par excellence; aussi font-ils tout pour être remarqués. Ils se considèrent dans leur existence ignorée comme des êtres perdus, comparables aux naufragés qu'une nuit de tempête a jetés sur quelque rocher désert et qui ont recours aux clameurs, aux détonations, au feu, à tous les signaux imaginables pour faire savoir à quelqu'un qu'ils sont là. Non contents de lancer des pétards et des fusées innocentes, plusieurs sont allés, pour se faire connaître à tout prix, jusqu'à la bassesse et jusqu'au crime. L'incendiaire Érostrate a fait de nombreux disciples. Combien sont-ils de ce temps qui ne sont devenus célèbres que pour avoir détruit quelque chose de marquant, démoli ou essayé de démolir une réputation illustre, signalé leur passage enfin, par un scandale, une méchanceté ou quelque barbarie retentissante.
Cette rage de la notoriété ne sévit pas seulement parmi les cervelles fêlées, ou dans le monde des financiers douteux, des charlatans, des cabotins de tout rang, elle s'est répandue dans tous les domaines de la vie spirituelle et matérielle. La politique, la littérature, la science même, et, chose plus choquante, la charité et la religion ont été infestées par les réclames. On sonne de la trompette autour des bonnes œuvres et pour convertir les âmes on a imaginé des pratiques criardes. Poursuivant ses ravages, la fièvre du bruit a gagné des retraites d'ordinaire silencieuses, troublé les esprits en général posés et vicié dans une large mesure l'activité pour le bien. L'abus de tout montrer ou plutôt de tout étaler, l'incapacité croissante d'apprécier ce qui reste caché et l'habitude de mesurer la valeur des choses au tapage qu'elles font, a fini par altérer le jugement des plus sérieux, et l'on se demande parfois si la société ne finira pas par se transformer en une vaste foire où chacun bat de la caisse devant sa baraque.
On quitte volontiers la poussière et l'intolérable cacophonie des exhibitions foraines pour aller respirer à l'aise dans quelque vallon écarté, tout surpris de voir combien le ruisseau est limpide, la forêt discrète, et la solitude agréable. Dieu merci, il y a encore des asiles inviolés. Quelque formidable que soit le vacarme, quelque assourdissante que soit la mêlée où s'entre-choquent les voix des pitres, tout cela ne porte pas au delà d'une certaine limite, puis s'apaise et s'éteint. Le domaine du silence est plus vaste que celui du bruit; c'est là ce qui nous console.
Posons le pied au seuil de ce monde infini qu'habite le bien ignoré, le labeur silencieux. Nous sommes d'emblée sous ce charme qu'on éprouve à voir les neiges immaculées où personne n'imprima ses pas, les fleurs des solitudes, les sentiers perdus qui semblent aller vers les horizons sans limites.