Le monde est ainsi fait que les ressorts du travail, les agents les plus actifs sont partout dissimulés. La nature met une sorte de coquetterie à masquer son labeur. Il faut se donner la peine de la guetter, s'ingénier à la surprendre si l'on désire observer autre chose que des résultats et pénétrer dans les secrets de ses laboratoires. Pareillement dans la société humaine, les forces qui agissent pour le bien demeurent invisibles et de même encore dans la vie de chacun de nous: ce que nous avons de meilleur est incommunicable, enfoui au plus profond de nous-mêmes. Plus les sentiments sont énergiques, confondus avec la racine même de notre être, moins ils recherchent l'ostentation; ils croiraient se profaner en s'empressant de s'exposer au grand jour. Il y a une secrète et inexprimable joie à posséder au fond de soi-même un monde intérieur que Dieu seul connaît et d'où cependant nous vient l'impulsion, l'entrain, le renouvellement journalier de notre courage et les plus puissants motifs d'agir au dehors. Quand cette vie intime diminue d'intensité, quand l'homme la néglige pour soigner la surface, il perd en valeur tout ce qu'il gagne en apparence. Par une triste fatalité, il arrive ainsi que, souvent, nous valons moins à mesure que nous sommes admirés davantage. Et nous demeurons convaincus que ce qu'il y a de meilleur dans le monde c'est ce qu'on ne sait pas, car ceux-là seuls le savent qui le possèdent, et s'ils le disaient ils lui ôteraient du même coup son parfum.

Quelques amants passionnés de la nature l'aiment surtout chez elle dans les coins reculés, au fond des bois, dans le creux des sillons, partout où le premier venu n'est pas admis à la contempler. Ils resteraient des jours, oubliant le temps et la vie à regarder dans les solitudes inviolées un oiseau construire son nid ou nourrir sa couvée, ou quelque gibier se livrer à ses gracieux ébats. C'est ainsi qu'il faut aller chercher le bien chez lui, là où il n'y a plus ni contrainte, ni pose, ni galerie d'aucune sorte, mais le fait simple d'une vie qui consiste à vouloir être ce qu'il est bon qu'elle soit, sans se soucier d'autre chose.


Qu'il nous soit permis de placer ici quelques observations prises sur le vif. Restant anonymes elles ne pourront pas être considérées comme indiscrètes.

Il y a dans mon pays d'Alsace, sur une route solitaire dont le ruban interminable se prolonge sous les forêts des Vosges, un casseur de pierres que je vois à son ouvrage depuis trente ans. La première fois que je le vis, je partais, jeune écolier, pour la grande ville, et j'avais le cœur gros. La vue de cet homme me fit du bien, parce qu'il fredonnait une chanson tout en fendant des cailloux. Nous échangeâmes quelques paroles et il me dit pour terminer: «Allons, mon garçon, bon courage et bonne chance!» Depuis lors j'ai passé et repassé sur cette route dans les circonstances les plus diverses, pénibles ou joyeuses. L'écolier a fait son chemin, le casseur de pierres est resté ce qu'il était: il a pris quelques précautions de plus contre l'intempérie des saisons; une natte de paille protège son dos et son feutre semble s'être enfoncé plus avant afin de mieux garantir la tête. Mais la forêt renvoie toujours l'écho de son vaillant marteau. Que de bourrasques, pauvre vieux, ont passé sur son échine, que de destinées contraires sur sa vie, sa famille, son pays! il continue à casser ses pierres, et, que j'arrive ou que je parte, je le retrouve au bord de sa route, souriant malgré l'âge et les rides, bienveillant, ayant, surtout aux jours mauvais, de ces paroles simples de brave homme qui font tant d'effet quand on les scande en cassant des pierres.—Il me serait complètement impossible d'exprimer l'émotion que me produit la vue de cet homme simple. Et certes il ne s'en doute pas. Je ne connais pas de spectacle plus réconfortant, mais en même temps plus sévère pour la vanité qui fermente dans nos cœurs, que cette confrontation avec un obscur travailleur qui fait son œuvre comme le chêne grandit et comme le bon Dieu fait lever son soleil, sans s'occuper de qui le regarde.

J'ai connu aussi beaucoup de vieux instituteurs et d'institutrices qui ont passé leur vie à une besogne toujours la même: faire pénétrer les rudiments des connaissances humaines et quelques principes de conduite dans des têtes parfois plus dures que les cailloux. Ils ont fait cela avec leur âme, tout le long d'une pénible carrière, où l'attention des hommes tenait peu de place. Quand ils se coucheront dans leur tombe ignorée, nul ne s'en souviendra que quelques humbles comme eux. Mais leur récompense est dans leur amour; personne n'est plus grand que ces inconnus.


Combien d'obscures vertus ne découvre-t-on pas lorsqu'on sait chercher, dans une certaine catégorie de personnes qu'on a souvent ridiculisées sans penser qu'on se rendait coupable à la fois de cruauté, d'ingratitude et de bêtise. Je veux parler des vieilles filles. On se plaît à remarquer qu'il y en a de surprenantes par le costume et les allures, ce qui d'ailleurs ne tire pas à conséquence; on veut bien aussi se souvenir que d'autres, très personnelles, se sont désintéressées de tout excepté de leurs aises et du bien-être de quelque serin, chat ou macaque en qui leurs puissances affectives se sont absorbées, et certainement celles-là ne le cèdent pas en égoïsme aux plus endurcis célibataires du sexe fort. Mais ce qu'on a tort d'ignorer le plus souvent, c'est la somme de sacrifice qui se cache modestement dans la vie de tant de vieilles filles tout simplement admirables. N'est-ce donc rien de n'avoir ni foyer, ni amour, ni avenir, ni ambition pour soi-même; de prendre sur soi cette croix de solitude si lourde à porter, surtout quand à la solitude extérieure vient s'ajouter celle du cœur; de s'oublier pour n'avoir plus d'intérêt sur la terre que celui de vieux parents, de jeunes neveux orphelins, des pauvres, des infirmes, de tout ce que le mécanisme brutal de la vie rejette parmi les scories? Vues du dehors, ces existences presque effacées n'ont que peu de lustre, elles excitent la pitié plutôt que l'envie. Ceux qui en approchent avec respect, y devinent parfois des secrets douloureux, de grandes épreuves passées, de lourds fardeaux sous lesquels plient des épaules trop fragiles, mais ce n'est là que le côté de l'ombre. Il faudrait pouvoir apprécier cette richesse de cœur, cette pure bonté, cette puissance d'aimer, de consoler, d'espérer, ce don joyeux de soi-même, cette invincible obstination dans la douceur et le pardon, même vis-à-vis de ceux qui en sont indignes. Pauvres vieilles filles, combien avez-vous sauvé de naufragés, guéri de blessés, ramassé d'égarés, vêtu de misérables, recueilli d'orphelins, combien d'êtres qui seraient seuls au monde s'ils ne vous avaient pas, vous qui souvent n'avez personne! Je me trompe. Quelqu'un vous connaît; c'est la grande Pitié inconnue qui veille sur nos vies et souffre de nos infortunes. Oubliée comme vous et souvent blasphémée, elle vous a confié quelques-uns de ses plus saints messages et c'est pour cela sans doute que parfois sur votre passage discret on croit sentir comme un frôlement d'aile des anges secourables.


Le bien se cache sous tant de formes diverses qu'on a souvent autant de peine à le découvrir que les méfaits les mieux dissimulés. Un médecin russe qui avait passé dix ans de sa vie en Sibérie, condamné aux travaux forcés pour motifs politiques, se plaisait à raconter les traits de générosité, de courage, d'humanité qu'il avait observés, non seulement chez plusieurs condamnés, mais aussi chez des gardes-chiourme. Pour le coup on serait tenté de dire: où le bien va-t-il se nicher? Et, de fait, la vie vous offre de grandes surprises et des contrastes déconcertants. Il y a des braves gens, officiellement reconnus comme tels, cotés dans leur milieu, je dirais presque garantis par le gouvernement ou par l'église, à qui on ne peut absolument rien reprocher si ce n'est qu'ils ont le cœur sec et dur, alors qu'on est étonné de rencontrer chez certains êtres tombés, de la tendresse véritable et comme une soif de se dévouer.