Qu'il me soit permis maintenant de parler, à propos du bien ignoré, de gens qu'on est convenu de traiter aujourd'hui avec la dernière injustice,—des gens riches. Quelques-uns croient avoir tout dit quand ils ont flétri l'infâme capital. Pour eux, tous ceux qui possèdent une grande fortune, sont des monstres gorgés du sang des malheureux. D'autres, moins déclamatoires, n'en confondent pas moins constamment la richesse avec l'égoïsme et l'insensibilité. Il faut faire justice de ces erreurs involontaires ou calculées. Sans doute, il y a des riches qui ne se soucient de personne, et d'autres qui ne font le bien que par ostentation. Nous le savons de reste. Mais leur conduite inhumaine ou hypocrite enlève-t-elle sa valeur au bien que font les autres et que souvent ils cachent avec une pudeur si parfaite?
J'ai connu un homme à qui étaient arrivés tous les malheurs qui peuvent nous atteindre dans nos affections. Il avait perdu une femme aimée, enterré successivement tous ses enfants à des âges différents. Mais il possédait une grande fortune, résultat de son travail. Vivant dans une extrême simplicité, presque sans besoins pour lui-même, il passait son temps à chercher des occasions de faire le bien et à en profiter. Ce qu'il a surpris de gens en flagrant délit de pauvreté honteuse, ce qu'il a combiné de moyens pour soulager des misères, mettre un peu de lumière dans les vies sombres, faire des surprises amicales à ses amis, personne ne pourrait se l'imaginer. Son plaisir était de faire du bien aux autres et de jouir de leur surprise quand ils ne savaient pas d'où le coup partait. Il se plaisait à réparer les injustices du sort, à faire pleurer de bonheur des familles poursuivies par la malchance. Sans cesse il complotait, tramait, machinait dans l'ombre, avec une peur enfantine de se faire attraper la main dans le sac. On n'a su la meilleure part de ses exploits qu'après sa mort et combien qu'on ne saura jamais.
C'était là un vrai partageux! car il y en a de deux sortes. Ceux qui aspirent à s'adjuger une part du bien des autres sont nombreux et vulgaires. Pour en être il suffit d'avoir beaucoup d'appétit. Ceux qui ont soif de partager leur propre bien avec ceux qui n'en ont pas sont rares et précieux, car pour entrer dans cette compagnie d'élite il faut être un brave et digne cœur, détaché de soi-même, sensible au bonheur comme au malheur de ses semblables. Heureusement la race de ces partageux-là n'est pas éteinte, et j'éprouve une satisfaction sans mélange à leur rendre un hommage qu'ils ne réclament pas.
On m'excusera d'insister. Il fait bon se soulager la bile de tant d'infamies, de tant de calomnies, de tant de pessimisme, de tant de charlatanisme, en reposant ses yeux sur quelque chose de plus beau, en respirant le parfum de ces coins perdus où fleurit la simple bonté. Une dame étrangère, peu habituée sans doute à la vie parisienne, me disait naguère l'horreur que lui inspirait le spectacle qui s'offrait ici à ses yeux: ces vilaines affiches, ces méchants journaux, ces femmes aux cheveux teints, cette foule qui se rue aux courses, aux cafés-concerts, au jeu, à la corruption, tout ce flot de vie superficielle et mondaine. Elle ne prononça pas le mot de Babylone, mais c'était sans doute par pitié pour un des habitants de cette ville de perdition.—Hélas! oui, ces choses sont tristes, madame; mais vous n'avez pas tout vu.—Dieu m'en garde! répliqua-t-elle.—Non, je voudrais au contraire que vous puissiez tout voir, car s'il y a des dessous très laids, il en est de si réconfortants. Et tenez, changez seulement de quartier, ou observez à d'autres heures. Donnez-vous le spectacle du Paris matinal, il vous fournira bien des éléments pour corriger vos impressions sur le Paris noctambule. Allez voir, entre tant d'autres laborieux, les braves balayeurs, qui sortent à l'heure où se retirent les noceurs et les escarpes. Voyez, sous ces haillons, ces corps de cariatides, ces figures austères! De quel sérieux ils balayent les restes des festins de la nuit! On dirait des prophètes au seuil de Balthazar. Il y a là des femmes, beaucoup de vieillards. Quand il fait froid, ils soufflent dans leurs doigts et recommencent à trimer. Et ainsi tous les jours. Ceux-là aussi sont habitants de Paris.—Allez ensuite dans les faubourgs, dans les ateliers, surtout dans les petits où le patron travaille comme l'ouvrier. Voyez l'armée des travailleurs marcher à sa besogne. Comme ces jeunes filles sont vaillantes et descendent gaîment de leurs quartiers lointains vers les ateliers, les magasins, les bureaux de la ville.—Puis, visitez les intérieurs, voyez à l'œuvre la femme du peuple. Le salaire est modeste, la demeure étroite, les enfants nombreux et souvent l'homme est dur. Faites collection de biographies de petites gens, de budgets de petits ménages, regardez longtemps et regardez bien.
Allez ensuite voir les étudiants. Ceux que vous avez vus faire tant de scandale dans les rues sont nombreux, mais ceux qui travaillent sont légion. Seulement ils restent chez eux; on les ignore. Si vous saviez ce qu'on bûche et peine au quartier latin! Vous avez vu des journaux pleins du bruit que fait une certaine jeunesse qui se dit studieuse. Les journaux parlent bien de ceux qui cassent des vitres, mais pourquoi parleraient-ils de ceux qui veillent tard sur les problèmes de la science ou de l'histoire? Cela n'intéresserait pas le public. Tenez, lorsque parfois l'un d'entre eux, étudiant en médecine, meurt victime du devoir professionnel, cela se constate en deux lignes dans les feuilles publiques. Une rixe d'ivrognes prend une demi-colonne. Les moindres détails en sont fixés, caressés. Il ne manque que le portrait des héros, et même pas toujours!
Je n'en finirais pas, si je voulais vous signaler tout ce qu'il faudrait aller voir pour avoir tout vu; il faudrait faire le tour de la société entière, riches et pauvres, savants et ignorants. Et certes alors vous ne jugeriez plus si sévèrement. Paris est un monde, et, de même que dans le monde en général, le bien s'y cache, tandis que le mal s'y pavane. Quand on regarde la surface, on se demande quelquefois comment il se peut qu'il y ait tant de canailles. Quand on va au fond, on s'étonne au contraire que dans cette vie tourmentée, obscure, et parfois horrible, il puisse y avoir tant de vertus!
Mais pourquoi m'appesantir sur ces choses? N'est-ce pas faire de la réclame pour ceux qui l'ont en horreur?—Ce n'est pas ainsi qu'il faut me comprendre. Mon but le voici: rendre attentif au bien ignoré, et surtout le faire aimer, le faire pratiquer. L'homme est perdu qui se complaît dans ce qui brille et frappe les yeux: d'abord parce qu'il s'expose à voir surtout le mal; ensuite parce qu'il s'habitue à ne remarquer de bien que celui qui cherche les regards et parce que facilement il succombe à la tentation de vivre pour paraître. Non seulement il faut se résigner à l'obscurité, mais il faut l'aimer, si l'on ne veut pas lentement glisser au rang du figurant de théâtre qui n'observe son maintien que sous l'œil des spectateurs et se dédommage dans la coulisse des contraintes qu'il s'est imposées en scène. Nous sommes là en présence d'un des éléments essentiels de la vie morale. Et ce que nous disons n'est pas seulement vrai pour ceux qu'on appelle les humbles et dont le sort est de n'être point remarqués. C'est vrai encore et beaucoup plus pour les premiers rôles. Si vous ne voulez pas être une brillante inutilité, un homme de panache et de galon, mais qui n'a rien dans le ventre, il vous faut remplir votre premier rôle dans l'esprit de simplicité du plus obscur de vos collaborateurs. Quiconque ne vaut qu'aux heures de parade, vaut moins que rien. Avons-nous le périlleux honneur d'être en vue et de marcher au premier rang; entretenons dans notre vie avec d'autant plus de soin le sanctuaire intérieur du bien ignoré. Donnons à l'édifice dont nos semblables regardent la façade une large assise de simplicité, de fidélité humble. Et puis, restons près des inconnus par la sympathie, par la reconnaissance! C'est à eux que nous devons tout, n'est-il pas vrai? je prends à témoin tous ceux qui ont fait dans le domaine humain cette fortifiante expérience que les pierres cachées dans le sol soutiennent tout l'édifice. Tous ceux qui arrivent à avoir une certaine valeur reconnue et publique le doivent à quelques humbles ancêtres spirituels, à quelques inspirateurs oubliés. Un petit nombre d'êtres bons parmi lesquels il y a souvent des paysans, des femmes, des vaincus de l'existence, des parents aussi modestes que vénérés, personnifient pour nous la belle et noble vie. Leur exemple nous inspire et nous soutient. Leur souvenir demeure à jamais inséparable de notre for intérieur. Nous les voyons aux heures douloureuses, courageux et tranquilles et nos fardeaux nous semblent plus légers. Ils se tiennent serrés autour de nous, phalange invisible et aimée qui nous empêche de broncher et de perdre pied dans la bataille; et tous les jours ils nous prouvent que le trésor de l'humanité, c'est le bien que le monde ne connaît pas.