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Mondanité et vie d'intérieur.
Du temps du second empire, il y avait dans une de nos plus jolies sous-préfectures de province, à très peu de distance d'une station balnéaire fréquentée par l'empereur, un maire fort respectable, et d'ailleurs intelligent, auquel la tête tourna subitement quand il pensa que le chef de l'État pourrait bien un jour descendre dans sa maison. Jusque-là il avait vécu, dans la vieille demeure paternelle, en fils respectueux des moindres souvenirs. Aussitôt que l'idée fixe de recevoir l'empereur des Français se fut emparée de sa cervelle, il devint un autre homme. Décidément, ce qui lui avait semblé suffisant et même confortable, toute cette simplicité aimée des parents et des aïeux, apparut à ses yeux comme mesquine, laide, méprisable. Impossible de faire monter un empereur par cet escalier de bois, de l'inviter à s'asseoir sur ces vieux fauteuils, de permettre qu'il pose le pied sur ces tapis surannés. Alors le maire appela l'architecte et les maçons, fit attaquer les murs à coups de pic, démolit des cloisons et créa un salon hors de proportion, par le luxe et l'étendue, avec le reste de la maison. Il se retira avec sa famille dans quelques pièces étriquées où gens et meubles, entassés malgré eux, se gênaient mutuellement. Puis, ayant par ce coup de tête vidé sa bourse et bouleversé son intérieur, il attendit l'hôte impérial. Hélas! il vit bien arriver la fin de l'empire, mais l'empereur non pas.
La folie de ce pauvre homme n'est pas aussi rare que l'on pourrait penser. Sont, comme lui, fous du cerveau, tous ceux qui sacrifient leur vie d'intérieur à la mondanité.
Le danger d'un pareil sacrifice est plus menaçant en des temps plus agités. Nos contemporains y sont constamment exposés et un grand nombre y succombent. Que de trésors de famille ont été gaspillés en pure perte, pour satisfaire des conventions ou des ambitions mondaines, et le bonheur auquel on prétendait préparer son entrée par ces sacrifices impies, s'est fait attendre toujours. C'est faire un marché de dupe que de livrer le foyer de la famille, de laisser les bonnes traditions tomber en désuétude, d'abandonner les simples coutumes domestiques. La place de la vie d'intérieur est telle dans la société, qu'il suffit de l'affaiblir pour que le trouble se fasse sentir dans l'organisme social tout entier. Pour jouir d'un développement normal, cet organisme a besoin qu'on lui fournisse des individus bien trempés, ayant leur valeur propre, leur marque personnelle. Autrement la société devient un troupeau et quelquefois un troupeau sans berger. Mais où l'individu puisera-t-il son originalité, ce quelque chose d'unique, qui, réuni aux qualités distinctives des autres, constitue la richesse et la solidité d'un milieu? Il ne peut les puiser que dans la famille. Détruisez cette constellation de pratiques et de souvenirs, qui font de chaque intérieur comme un climat en miniature, vous tarissez les sources du caractère, vous coupez les racines mêmes de l'esprit public.
Il importe à la patrie que chaque foyer soit un monde profond, respecté, communiquant à ses membres une empreinte morale ineffaçable. Mais avant de poursuivre, écartons ici un malentendu. L'esprit de famille, comme toutes les plus belles choses, a sa caricature qui se nomme l'égoïsme domestique. Certaines familles sont comme des citadelles fermées où l'on s'est organisé pour l'exploitation du monde extérieur. Tout ce qui ne les concerne pas elles-mêmes directement leur est indifférent. Elles se trouvent à l'état de colons, je dirai presque d'intrus, dans la société où elles vivent. Leur particularisme est poussé à un tel excès qu'elles forment des ennemis du genre humain. Au petit pied, elles ressemblent à ces puissantes sociétés formées de loin en loin à travers l'histoire, qui s'emparèrent de l'empire du monde et pour qui rien ne comptait qu'elles mêmes. C'est cet esprit-là qui a fait quelquefois considérer la famille comme un repaire de l'égoïsme qu'il fallait détruire pour le salut de la société. Mais, de même qu'il y a un abîme entre l'esprit de corps et l'esprit de parti, il y a un abîme entre l'esprit de famille et l'esprit de coterie familiale.
Or c'est de l'esprit de famille qu'il s'agit ici. Rien au monde ne le vaut. Car il contient en germe toutes ces grandes et simples vertus qui assurent la durée et la puissance des institutions sociales. À la base même de l'esprit de famille se trouve le respect du passé, car ce qu'une famille a de meilleur ce sont les souvenirs communs. Capital intangible, indivisible, inaliénable, ces souvenirs constituent un dépôt sacré. Chacun des membres de la famille doit les considérer comme ce qu'il a de plus précieux. Ils existent sous une double forme: dans l'idée et dans le fait. On les rencontre dans le langage, les ornières de la pensée, les sentiments, les instincts même. Et sous une forme matérielle on les voit représentés par des portraits, des meubles, des constructions, des costumes, des chants. Aux yeux des profanes, ce n'est rien; aux yeux de ceux qui savent apprécier les choses de la vie de famille, ce sont des reliques qu'on ne doit abandonner à aucun prix.
Mais que se passe-t-il en général dans le monde où nous vivons? La mondanité fait la guerre à l'esprit de famille. Toutes les luttes sont poignantes; je n'en connais pas de plus passionnante que celle-là.—Par les grands moyens comme par les petits, par toutes sortes d'habitudes nouvelles, d'exigences, de prétentions, l'esprit mondain fait irruption dans le sanctuaire domestique. Quels sont les droits de cet étranger? ses titres? Sur quoi peut-il appuyer ses revendications péremptoires? C'est ce qu'en général on néglige de se demander. On a tort. Nous nous comportons à l'égard de l'envahisseur comme les pauvres gens très simples à l'égard d'un visiteur fastueux. Pour cet hôte encombrant d'un jour, ils pillent leur jardin, bourrent leurs domestiques et leurs enfants, négligent leur travail. Conduite injuste et maladroite. Il faut avoir le courage de rester ce qu'on est, en face de n'importe qui.
L'esprit mondain a toutes les impudences. Voici un intérieur simple qui a formé et forme encore des caractères de marque. Les hommes, les meubles, les habitudes, tout s'y tient. Par le mariage, par des relations d'affaires ou de plaisir, l'esprit mondain y pénètre. Il y trouve tout vieilli, gauche, naïf. Cela manque de modernité. D'abord il se borne à la critique, à la raillerie spirituelle. Mais c'est le moment le plus dangereux. Prenez garde à vous, voilà l'ennemi! Si vous vous laissez le moins du monde entamer par ses raisons, demain vous sacrifierez un meuble, après-demain une bonne vieille tradition, et peu à peu les chères reliques du cœur, les objets familiers, et avec eux la piété filiale, s'en iront chez le marchand de bric-à-brac.
Dans les habitudes nouvelles et le milieu changé, vos amis d'autrefois, vos vieux parents seront dépaysés. Vous ferez un pas de plus en les remisant à leur tour: la mondanité supprime les vieux. Ainsi pourvu d'un cadre absolument transformé, vous serez vous-même étonné de vous y voir. Cela ne vous rappellera rien; mais ce sera correct, et l'esprit mondain, du moins, se déclarera satisfait. Hélas! c'est ce qui vous trompe. Après avoir fait jeter de purs trésors comme une vile ferraille, il vous trouvera emprunté sous votre livrée neuve, et s'empressera de vous faire sentir tout le ridicule d'une telle situation. Mieux eût valu avoir, dès l'abord, le courage de votre opinion et défendre votre intérieur.