On oublie trop que le premier devoir de quiconque exerce le pouvoir c'est l'humilité. La superbe n'est pas l'autorité. Ce n'est pas nous qui sommes la loi. La loi est au-dessus de toutes les têtes. Nous l'interprétons seulement, mais pour la faire valoir aux yeux des autres il faut d'abord que nous lui soyons soumis nous-mêmes. Le commandement et l'obéissance dans la société humaine ne sont après tout que deux formes de la même vertu: la servitude volontaire. La plupart du temps on ne vous obéit pas parce que vous n'avez pas obéi d'abord.
Le secret de l'ascendant moral appartient à ceux qui commandent avec simplicité. Ils adoucissent par l'esprit la dureté du fait. Leur pouvoir n'est ni dans le galon, ni dans le titre, ni dans les mesures disciplinaires. Ils ne se servent ni de la férule, ni des menaces et pourtant ils obtiennent tout: pourquoi? Parce que chacun sent qu'ils sont eux-mêmes prêts à tout. Ce qui confère à un homme le droit de demander à un autre homme le sacrifice de son temps, de son argent, de ses passions et même de sa vie, c'est que non seulement il est lui-même résolu à tous ces sacrifices, mais qu'il les a faits d'avance intérieurement. Dans l'ordre que donne un homme animé de cet esprit il y a je ne sais quelle puissance qui se communique à celui qui doit obéir à l'aide et faire son devoir.
Dans tous les domaines de l'activité humaine, il y a des chefs qui inspirent, soutiennent, électrisent leurs soldats: sous leur direction, une troupe fait des prodiges. On se sent capable avec eux de tous les efforts, prêt à passer par le feu, selon l'expression populaire, et c'est avec enthousiasme qu'on y passerait.
Mais il n'y a pas que l'orgueil des grands, il y a aussi l'orgueil des petits, cette morgue d'en bas qui est le digne pendant de celle d'en haut. La racine de ces deux orgueils est identique. L'homme qui dit: la loi c'est moi, n'est pas seulement cet être altier, impérieux, qui provoque l'insurrection par sa seule attitude; c'est encore ce subalterne dont la mauvaise tête ne veut admettre qu'il y ait quelque chose au-dessus d'elle.
Il y a positivement une quantité de gens que toute supériorité irrite. Pour eux, tout avis est une offense; toute critique, une imposture; tout ordre, un attentat à leur liberté. Ils ne sauraient souffrir de règle. Respecter quelque chose ou quelqu'un leur semble une aberration mentale. Ils nous disent à leur manière: hors nous il n'y a de place pour personne.
De la famille des orgueilleux, sont aussi tous ceux, intraitables et susceptibles à l'excès qui, dans les conditions humbles, trouvent que leurs supérieurs ne leur font jamais assez d'honneur; que le meilleur et le plus humain ne parvient pas à contenter et qui remplissent leur devoir avec des airs de victimes. Au fond de ces esprits chagrins, il y a trop d'amour-propre mal placé. Ils ne savent pas tenir leur poste simplement et compliquent leur vie et celle de autres par des exigences ridicules et d'injustes arrière-pensées.
Quand on se donne la peine d'étudier les hommes de près, on est surpris de constater que l'orgueil ait tant de retraites parmi ceux qu'il est convenu d'appeler les humbles. Telle est la puissance de ce vice, qu'il parvient à former autour de ceux qui vivent dans les conditions les plus modestes, une épaisse muraille qui les isole de leur prochain. Ils sont là, retranchés, barricadés dans leurs ambitions et leurs dédains, aussi inabordables que les puissants de la terre derrière leurs préjugés aristocratiques. Obscur ou illustre, l'orgueil se drape dans sa royauté sombre d'ennemi du genre humain. Il est le même dans la misère et dans les grandeurs, impuissant et solitaire, se méfiant de tous, compliquant tout. Et jamais on ne pourra répéter assez que s'il y a entre les classes différentes tant de haine et d'hostilité, c'est moins aux fatalités extérieures que nous le devons, qu'à la fatalité intérieure. L'antagonisme des intérêts et le contraste des situations creusent des fossés entre nous, personne ne peut le nier; mais l'orgueil transforme ces fossés en abîmes, et au fond c'est lui seul qui crie d'une rive à l'autre: il n'y a rien de commun entre vous et nous.
Nous n'en avons pas fini avec l'orgueil, mais impossible de le peindre sous toutes ses formes. Je lui en veux surtout lorsqu'il se mêle au savoir et qu'il le stérilise. Nous devons le savoir, comme la richesse et la puissance, à nos semblables. C'est une force sociale qui doit servir, et elle ne le peut que si ceux qui savent, restent par le cœur près de ceux qui ne savent pas. Quand le savoir se transforme en instrument d'ambition, il se détruit lui-même.