Que dire de l'orgueil des braves gens? car il existe, et il rend la vertu même haïssable. Le juste qui se repent du mal que font les autres, demeure dans la solidarité et dans la vérité sociale. Au contraire, le juste qui méprise les autres pour leurs fautes et leurs travers, se retranche de l'humanité, et ses qualités, descendues au rang d'un vain ornement de sa vanité, deviennent semblables à ces richesses que la bonté n'inspire pas, à cette autorité que ne tempère pas l'esprit d'obéissance. Autant que le riche orgueilleux et le maître arrogant, la vertu hautaine est détestable. Elle compose à l'homme des traits et une attitude où se révèle je ne sais quoi de provocateur. Son exemple nous éloigne au lieu de nous entraîner, et ceux qu'elle daigne honorer de ses bienfaits se sentent souffletés.
Résumons-nous et concluons:
C'est une erreur de penser que nos avantages quels qu'ils soient doivent être mis au service de notre vanité. Chacun d'eux constitue pour celui qui en jouit une obligation et non un motif de se glorifier. Les biens matériels, le pouvoir, le savoir, les qualités du cœur et de l'esprit deviennent autant de causes de discorde lorsqu'ils servent à nourrir l'orgueil. Ils ne restent bienfaisants que s'ils sont pour ceux qui les possèdent des sujets de modestie. Soyons humbles si nous possédons beaucoup, parce que cela prouve que nous sommes débiteurs: tout ce qu'un homme possède il le doit à quelqu'un, et sommes-nous sûrs de pouvoir payer nos dettes?
Soyons humbles si nous sommes revêtus d'importantes fonctions et si nous tenons dans nos mains le sort des autres, car il est impossible qu'un homme clairvoyant ne se sente pas au-dessous de si graves devoirs.
Soyons humbles si nous avons beaucoup de connaissances, car elles ne nous servent qu'à mieux constater la grandeur de l'inconnu et à comparer le peu que nous avons découvert par nous-mêmes à la masse de ce que nous devons à la peine d'autrui.
Enfin, soyons humbles surtout si nous sommes vertueux, parce que nul ne doit mieux sentir ses défauts que celui qui a la conscience exercée, et plus que personne il doit éprouver le besoin d'être indulgent pour autrui et de souffrir pour ceux qui font le mal.
—Et que faites-vous des distinctions nécessaires? me dira-t-on peut-être. À force de simplicité n'allez-vous pas effacer ce sentiment des distances qu'il importe de maintenir pour le bon fonctionnement d'une société?
—Je ne suis pas d'avis de supprimer les distances et les distinctions. Mais je pense que ce qui distingue un homme ne se trouve ni dans le grade, ni dans la fonction, ni dans l'uniforme, ni dans la fortune, mais uniquement en lui-même. Plus qu'aucun autre temps, le nôtre a percé à jour la vanité des distinctions purement extérieures. Pour être quelqu'un maintenant, il ne suffit plus de porter un manteau d'empereur ou une couronne royale; à quoi servirait-il de se prévaloir d'un galon, d'un blason ou d'un ruban? Certes, les signes extérieurs ne sont point condamnables, ils ont leur signification et leur utilité, mais à condition de couvrir quelque chose et non pas le vide. Le jour où ils ne correspondent plus à rien, ils deviennent inutiles et dangereux. La seule façon véritable de se distinguer est de valoir mieux. Si vous voulez que les distinctions sociales si nécessaires, si respectables en elles-mêmes, soient effectivement respectées, il faut d'abord vous en rendre dignes. Autrement vous contribuez à les faire haïr et mépriser. C'est une chose malheureusement trop certaine que le respect est en baisse parmi nous et ce n'est certes pas faute de distinctions propres à marquer ce qui veut être respecté. La cause du mal est dans ce préjugé qu'une haute situation dispense celui qui l'occupe d'observer les devoirs courants de la vie. En nous élevant, nous croyons nous affranchir de la loi. Et ainsi nous oublions que l'esprit d'obéissance et de modestie doit grandir avec la situation. Il en résulte que ceux qui réclament le plus de respect pour leur charge font aussi le moins d'efforts pour mériter ce respect. Voilà pourquoi le respect diminue.
La seule distinction nécessaire est celle qui consiste à vouloir être meilleur. L'homme qui s'efforce d'être meilleur devient plus humble, plus abordable, plus familier même avec ceux qui lui doivent le respect. Mais comme il gagne à être connu de près, la hiérarchie n'y perd rien, et il récolte d'autant plus de respect qu'il a semé moins d'orgueil.