XIII
L'éducation pour la simplicité.

La vie simple étant surtout le produit d'une direction d'esprit, il est naturel que l'éducation doit avoir une grande influence dans ce domaine.

On ne pratique guère que deux manières d'élever les enfants:

La première consiste à élever ses enfants pour soi-même;

La deuxième consiste à les élever pour eux-mêmes.

Dans le premier cas, l'enfant est considéré comme un complément des parents. Il fait partie de leur avoir et occupe une place parmi les objets qu'ils possèdent. Tantôt cette place est la plus noble: quand les parents apprécient surtout la vie d'affections. Tantôt aussi, lorsque les intérêts matériels dominent, l'enfant vient en second, en troisième, en dernier lieu. En aucun cas, il n'est quelqu'un. Jeune, il gravite autour des parents, non seulement par l'obéissance, ce qui est légitime, mais par la subordination de toutes ses initiatives et de tout son être. À mesure qu'il avance en âge, cette subordination s'accentue et devient de la confiscation en s'étendant aux idées, aux sentiments, à tout. Sa minorité se perpétue. Au lieu d'évoluer lentement vers l'indépendance, l'homme progresse dans l'esclavage. Il est ce qu'on lui permet d'être, ce que le commerce, l'industrie de son père, ou encore ce que les croyances religieuses, les opinions politiques, les goûts esthétiques de son père, exigent qu'il soit. Il pensera, parlera, agira, se mariera, ou augmentera sa famille, dans le sens et dans la limite de l'absolutisme paternel. Cet absolutisme familial peut être pratiqué par des gens qui n'ont aucune volonté; il suffit qu'ils soient convaincus que le bon ordre exige que l'enfant soit la chose des parents. À défaut d'énergie ils s'empareront de lui par d'autres moyens, par les soupirs, les supplications, ou par de basses séductions. S'ils ne peuvent l'enchaîner, ils l'englueront et le prendront au piège. Mais il vivra en eux, par eux, pour eux, ce qui est la seule chose admissible.

Ce genre d'éducation n'est pas seulement pratiqué dans la famille mais aussi dans les grands organismes sociaux dont la fonction éducatrice principale consiste à mettre la main sur les nouveaux venus, afin de les enfermer de la façon la plus irrésistible dans les cadres existants. C'est la réduction, la trituration et l'absorption de l'individu dans un corps social, qu'il soit théocratique, communiste ou simplement bureaucratique et routinier. Vu du dehors, un pareil système semblerait être l'éducation simple par excellence. Ses procédés, en effet, sont absolument simplistes. Et si l'homme n'était pas quelqu'un, s'il n'était qu'un exemplaire de la race ce serait là l'éducation parfaite. De même que tous les animaux sauvages et tous les poissons et insectes du même genre et de la même espèce ont la même raie au même endroit, de même nous serions tous identiques, ayant mêmes goûts, même langue, même croyance et mêmes tendances. Mais l'homme n'est pas qu'un exemplaire de la race et c'est pour cela que ce genre d'éducation est loin d'être simple par ses effets. Les hommes varient tellement entre eux qu'il faut inventer des moyens innombrables pour réduire, endormir, éteindre la pensée individuelle. Et l'on n'y parvient qu'en partie, ce qui dérange tout perpétuellement. À chaque instant, par une fissure, la force intérieure d'initiative se fait jour avec violence et produit des explosions, des commotions, des désordres graves. Et là où rien ne se produit, où force reste à l'autorité extérieure, le mal gît au fond. Sous l'ordre apparent se cachent les révoltes sourdes, les tares contractées dans une existence anormale, l'apathie, la mort.

Le système est mauvais qui produit des fruits semblables et, quelque simple qu'il paraisse, au fond il engendre toutes les complications.


L'autre système est l'extrême opposé. Il consiste à élever les enfants pour eux-mêmes. Les rôles sont renversés: les parents sont là pour l'enfant. À peine est-il né qu'il devient le centre. La tête blanche des aïeux et la tête robuste du père s'inclinent devant cette tête bouclée. Son bégaiement est leur loi; un signe de lui suffit. Qu'il crie un peu fort dans son berceau, la nuit, il n'y a pas de fatigue qui tienne, il faut mettre toute la maison debout. Le dernier venu n'est pas long à s'apercevoir qu'il a la toute-puissance, et il ne marche pas encore qu'il a déjà le vertige du pouvoir. En grandissant cela ne fait que croître et embellir. Parents, grands-parents, domestiques, professeurs, tout le monde est à ses ordres. Il accepte les hommages et même l'immolation de son prochain; il traite en sujet récalcitrant quiconque ne se range pas sur son passage. Il n'y a que lui. Il est l'unique, le parfait, l'infaillible. On s'aperçoit trop tard qu'on s'est donné un maître et quel maître! oublieux des sacrifices, sans respect, sans pitié même. Il ne tient plus aucun compte de ceux à qui il doit tout et va par la vie sans loi ni frein.