Cette éducation a sa forme sociale, elle aussi. Elle fleurit partout où le passé ne compte pas, où l'histoire commence avec les vivants, où il n'y a ni tradition, ni discipline, ni respect, où ceux qui savent le moins ont le verbe le plus haut, où tous ceux qui ont à représenter l'ordre public s'inquiètent du premier venu dont la force consiste à crier fort et à ne respecter personne. Elle assure le règne des passions éphémères, le triomphe de l'arbitraire inférieur. Je compare ces deux éducations dont l'une est l'exaltation du milieu, l'autre l'exaltation de l'individu; l'une l'absolutisme de la tradition, l'autre la tyrannie des derniers venus, et je les trouve aussi funestes l'une que l'autre. Mais le plus funeste de tout c'est la combinaison des deux qui produit des êtres mi-partie automates, mi-partie despotes, oscillant sans cesse entre l'esprit moutonnier et l'esprit de révolte ou de domination.
Il ne faut élever les enfants ni pour eux-mêmes, ni pour les parents: car l'homme n'est pas plus destiné à être un personnage qu'un échantillon. Il faut les élever pour la vie. Leur éducation a pour but de les aider à devenir des membres actifs de l'humanité, des puissances fraternelles, de libres serviteurs de la cité. C'est compliquer la vie, la déformer, semer les germes de tous les désordres que de pratiquer une éducation qui s'inspire d'un autre principe.
Quand on veut résumer d'un mot la destinée de l'enfant, c'est le mot avenir qui monte aux lèvres. L'enfant est l'avenir. Ce mot dit tout: les peines passées, les efforts présents, les espérances. Or ce mot l'enfant est incapable d'en mesurer la portée au moment où l'éducation commence. Car à ce moment il est livré à la toute-puissance des impressions actuelles. Qui donc lui donnera les premiers éclaircissements et le mettra dans la voie qu'il doit suivre? Les parents, les éducateurs. Mais pour peu qu'ils réfléchissent, ils sentent que leur œuvre n'intéresse pas seulement eux et l'enfant, mais qu'ils exercent des pouvoirs et administrent des intérêts impersonnels. Il faut que l'enfant leur apparaisse constamment comme un futur citoyen. Sous l'influence de cette préoccupation ils auront deux soucis qui se compléteront l'un l'autre: le souci de la puissance initiale, individuelle, qui germe dans leur enfant et doit grandir, et la destination sociale de cette puissance. À aucun moment de leur action sur lui ils ne pourront oublier que ce petit être confié à leurs soins doit devenir lui-même et fraternel. Ces deux conditions, loin de s'exclure, ne se rencontrent jamais que combinées en une indissoluble union. Il est impossible d'être fraternel, d'aimer, de se donner, si l'on n'est pas maître de soi; et, réciproquement, nul ne peut se posséder, se saisir lui-même dans ce qu'il a de distinct, sans être descendu à travers les accidents de surface de son existence, jusqu'aux sources profondes de l'être, où l'homme se sent lié à l'homme par ce qu'il a d'intime.
Pour aider un enfant à devenir lui-même et fraternel, il faut le défendre contre l'action violente et pernicieuse des forces de désordre.
Ces forces sont extérieures et intérieures. Chacun au dehors est menacé non seulement par les dangers matériels, mais par l'ingérence violente des volontés étrangères; au dedans, par le sentiment exagéré de son moi et par toutes les fantaisies que ce sentiment entendre. Le danger extérieur est très grand qui peut naître de l'influence abusive des éducateurs. Le droit du plus fort s'introduit dans l'éducation avec une facilité extrême. Pour faire une éducation, il faut avoir renoncé à ce droit, c'est-à-dire fait abnégation du sentiment inférieur de notre personne qui nous transforme en ennemis d'autrui, même de nos enfants. Notre autorité n'est bonne que si elle s'inspire d'une autre, supérieure à nous-mêmes. Dans ce cas non seulement elle est salutaire, mais aussi indispensable, et devient la meilleure garantie à son tour contre le plus grand péril intérieur qui menace un être: celui de s'exagérer sa propre importance. Au commencement de la vie, la vivacité des impressions personnelles est si grande qu'il faut, pour rétablir l'équilibre, la soumettre à l'influence pacifiante d'une volonté calme et supérieure. Le propre de la fonction éducatrice est de représenter cette volonté auprès de l'enfant, d'une façon aussi continue, aussi désintéressée que possible. Les éducateurs représentent alors tout ce qu'il y a de respectable dans le monde. Ils donnent à l'être qui entre dans la vie l'impression de quelque chose qui le précède, le dépasse, l'enveloppe; mais ils ne l'écrasent pas; au contraire leur volonté et toutes les influences qu'ils lui transmettent, deviennent des éléments nutritifs de sa propre énergie. Pratiquer ainsi l'influence, c'est cultiver l'obéissance féconde, celle d'où naissent les caractères libres. L'autorité purement personnelle des parents, des maîtres, des institutions est à l'enfant ce que sont à une jeune plante les broussailles touffues sous lesquelles elle s'étiole et meurt. L'autorité impersonnelle, celle qui appartient à l'homme qui s'est soumis d'abord aux réalités vénérables devant lesquelles il veut plier la fantaisie individuelle d'un enfant, ressemble à l'atmosphère pure et lumineuse. Elle est certes active et nous influence à sa façon, mais elle nourrit et affermit notre vie propre. Sans cette autorité, point d'éducation. Surveiller, diriger, résister, telle est la fonction de l'éducateur: il doit apparaître à l'enfant non comme une barrière de fantaisie qu'à la rigueur on sauterait pourvu que le bond soit proportionné à la hauteur de l'obstacle; mais comme une muraille transparente à travers laquelle s'aperçoivent des réalités immuables, des lois, des bornes, des vérités contre lesquelles il n'y a aucune action possible. Ainsi naît le respect qui est en chacun la faculté de concevoir ce qui est plus grand que lui-même, le respect qui nous grandit et nous affranchit en nous rendant modestes. Voilà la loi de l'éducation pour la simplicité. Elle peut se résumer en ces mots: former des hommes libres et respectueux, des hommes qui soient eux-mêmes et fraternels.
Déduisons de ce principe quelques applications pratiques.
Par cela même que l'enfant est l'avenir, il faut le lier au passé par la piété. Nous lui devons de revêtir la tradition, des formes les plus pratiques et les plus susceptibles de créer une forte impression. De là la place exceptionnelle que doivent tenir dans une éducation et dans une maison, les anciens, le culte du souvenir, et par extension, l'histoire du foyer domestique. C'est surtout envers nos enfants que nous remplissons un devoir, lorsque nous assignons en toute chose la place d'honneur aux grands-parents. Rien ne parle avec autant de force à un enfant et ne développe davantage en lui les sentiments de modestie, que s'il voit son père et sa mère observer, en toute occasion, vis-à-vis d'un vieux grand-père, quelquefois infirme, une attitude de respect. Il y a là une leçon de choses perpétuelle à laquelle on ne résiste pas. Pour qu'elle ait sa force entière, il est nécessaire que, dans une maison, un accord tacite règne entre toutes les personnes adultes. Aux yeux de l'enfant elles sont toutes solidaires, tenues de se respecter, de s'entendre, sous peine de compromettre l'autorité éducatrice. Et, au nombre de ces personnes, il faut comprendre les domestiques. Un domestique est une grande personne et c'est le même sentiment de respect qui se trouve blessé lorsqu'un enfant manque d'égards pour un serviteur ou lorsqu'il en manque pour son père ou son grand-père. Aussitôt qu'il adresse une parole impolie ou arrogante à une personne plus âgée, il sort du chemin qu'un enfant ne doit point quitter, et pour peu que les parents négligent de l'avertir, ils s'apercevront bientôt à sa conduite envers eux-mêmes que l'ennemi est entré dans son cœur.
On se trompe si l'on croit que l'enfant est naturellement éloigné du respect, et en appuyant cette opinion sur les exemples si nombreux d'irrévérence que nous présente le jeune âge. Au fond le respect est un besoin pour l'enfant. Son être moral s'en nourrit. L'enfant aspire confusément à respecter et à admirer quelque chose. Mais lorsqu'on ne tire point partie de cette aspiration, elle se perd et se corrompt. Par notre manque de cohésion et de déférence mutuelle, nous, les grands, nous discréditons tous les jours aux yeux de l'enfant notre propre cause et celle de toutes les choses respectables. Nous lui inoculons le mauvais esprit dont les effets se tournent ensuite contre nous.
Cette triste vérité n'apparaît nulle part avec plus de force que dans les rapports entre maîtres et serviteurs tels que nous les avons créés. Nos fautes sociales, notre manque de simplicité et de bonté retombent sur la tête de nos enfants. Il y a certainement peu de bourgeois qui comprennent qu'il vaut mieux perdre plusieurs milliers de francs que de faire perdre à ses enfants le respect pour les domestiques, qui représentent dans nos maisons la catégorie des humbles. Rien n'est plus vrai pourtant. Maintenez tant que vous voudrez les conventions et les distances, cette sorte de délimitation des frontières sociales qui permet à chacun de rester à sa place et d'observer la hiérarchie. C'est une bonne chose, j'en suis persuadé, mais à condition de ne jamais oublier que ceux qui nous servent sont des hommes au même titre que nous. Vous imposez à vos domestiques des formules de langage et des attitudes, signes extérieurs du respect qu'ils vous doivent. Enseignez-vous aussi à vos enfants et employez-vous personnellement, des procédés qui font comprendre à vos serviteurs, que vous respectez leur dignité individuelle comme vous désirez qu'ils vous respectent? Vous avez là chez tous à toute heure un excellent terrain d'étude pour vous entraîner à la pratique du respect mutuel qui est une des conditions essentielles de la santé sociale. Je crains qu'on en profite trop peu. Vous exigez bien le respect, mais vous ne le pratiquez point. Aussi vous n'obtenez le plus souvent que de l'hypocrisie et vous avez pour résultat supplémentaire, très inattendu: d'avoir cultivé l'orgueil dans vos enfants. Ces deux facteurs combinés amassent de grosses difficultés pour cet avenir que vous devez sauvegarder. J'ai donc raison de dire que vous avez fait une perte sensible le jour où vous avez, par vos habitudes et vos pratiques, amené la diminution du respect.