Pourquoi ne le dirais-je pas? Il me semble que la plupart d'entre nous travaillent à cette diminution. Partout et dans presque toutes les classes sociales, je remarque qu'on entretient un assez mauvais esprit dans l'enfance, un esprit de mépris réciproque. Ici, on méprise quiconque a des mains calleuses et des habits de travail; là, on méprise quiconque ne porte pas le bourgeron. Les enfants élevés dans cet esprit-là feront un jour de tristes concitoyens. Tout cela manque absolument de cette simplicité qui fait que des hommes de bonne volonté aux divers degrés d'une société peuvent collaborer ensemble, sans être gênés par les distances accessoires qui les séparent.
Si l'esprit de caste fait perdre le respect, l'esprit de parti, quel qu'il soit, le fait perdre tout autant. Dans certains milieux on élève les enfants de telle sorte qu'ils ne vénèrent qu'une seule patrie, la leur, une seule politique, celle de leurs parents et maîtres, une seule religion, celle qu'on leur inculque. S'imagine-t-on vraiment former ainsi des êtres respectueux de la patrie, de la religion, de la loi? Est-il de bon aloi, le respect qui ne s'étend qu'à ce qui nous touche ou nous appartient? Singulier aveuglement des cliques et des coteries qui s'arrogent avec tant d'ingénue complaisance le titre d'écoles de respect et qui, hormis elles, ne respectent rien. Au fond elles disent: la patrie, la religion, la loi c'est nous! Un pareil enseignement engendre le fanatisme. Or si le fanatisme n'est pas l'unique ferment antisocial, il est certes l'un des pires et des plus énergiques.
Si la simplicité du cœur est une condition essentielle du respect, la simplicité de vie en est la meilleure école. Quelle que soit votre condition de fortune, évitez tout ce qui peut faire croire à vos enfants qu'ils sont plus que les autres. Lors même que votre situation vous permettrait de les habiller richement, songez au dommage que vous pouvez leur causer en excitant leur vanité. Préservez-les du malheur de jamais croire qu'il suffise d'être vêtu avec recherche pour posséder la distinction, et surtout n'augmentez pas de gaîté de cœur, par leur costume et leurs habitudes, les distances qui les séparent déjà de leurs semblables. Habillez-les simplement. Que si, au contraire, il vous fallait faire des efforts d'économie pour offrir à vos enfants le plaisir d'être vêtus avec élégance, je vous engagerais à réserver pour une meilleure cause votre esprit de sacrifice. Vous risqueriez de le voir mal récompensé. Vous semez votre argent, alors qu'il vaudrait mieux l'épargner pour des besoins sérieux; vous vous préparez pour plus tard une moisson d'ingratitude. Combien il est dangereux d'habituer vos fils et vos filles à un genre de vie qui dépasse vos moyens et les leurs! D'abord cela fait très mal à la bourse; en second lieu, cela développe l'esprit du mépris au sein même de la famille. Si vous habillez vos enfants comme de petits seigneurs et leur donnez à croire qu'ils vous sont supérieurs, quoi d'étonnant qu'ils finissent par vous dédaigner! Vous aurez nourri à votre table des déclassés. Or ce genre de produit coûte fort cher et ne vaut rien.
Il y a aussi une certaine façon d'instruire les enfants qui a pour résultat le plus clair de les amener à mépriser leurs parents, leur milieu, les mœurs et les labeurs au milieu desquels ils ont grandi. Une telle instruction est une calamité. Elle n'est bonne qu'à produire une légion de mécontents qui se séparent par le cœur de leur souche, de leur origine, de leurs affinités, de tout ce qui, en somme, fait l'étoffe première d'un homme. Une fois détachés de l'arbre robuste qui les a produits, le vent de leur ambition égarée les promène par la terre comme des feuilles mortes qui vont s'amasser en certains endroits, fermenter et pourrir les unes sur les autres.
La nature ne procède pas par sauts et par bonds, mais par évolution lente et sûre. Imitons-la dans notre façon de préparer une carrière à nos enfants. Ne confondons pas le progrès et l'avancement avec ces exercices violents qu'on appelle des sauts périlleux. N'élevons pas nos enfants de telle sorte qu'ils en viennent à mépriser les travaux, les aspirations et l'esprit de simplicité de la maison paternelle: ne les exposons pas à la tentation mauvaise d'avoir honte de notre pauvreté, s'ils parviennent jamais eux mêmes à la fortune. Une société est bien malade le jour où les fils de paysans commencent à se dégoûter des champs, où les fils des matelots désertent la mer, où les filles d'ouvriers dans l'espoir d'être prises pour des héritières, préfèrent marcher seules dans la rue qu'au bras de leurs braves parents. Une société est saine, au contraire, lorsque chacun de ses membres s'applique à faire à peu près ce que firent ses parents, mais mieux, et visant à s'élever, se contente d'abord des fonctions plus modestes en les remplissant avec conscience[2].
[ [2] Ce serait ici le lieu de parler du travail en général, de son influence tonifiante sur l'éducation. Mais j'ai parlé de ce sujet dans mes ouvrages: Justice, Jeunesse, Vaillance; je me borne à y renvoyer le lecteur.
L'éducation doit former des hommes libres. Si vous voulez élever vos enfants pour la liberté, élevez-les simplement et ne craignez pas surtout de nuire ainsi à leur bonheur. Bien au contraire. Plus un enfant a de joujoux luxueux, de fêtes et de plaisirs recherchés, moins il s'amuse. Il y a là une indication sûre. Soyons sobres dans nos moyens de réjouir et de divertir la jeunesse et surtout ne créons pas à la légère des besoins factices. Nourriture, vêtement, logement, distractions, que tout cela soit aussi naturel et aussi peu compliqué que possible. Pour rendre aux enfants la vie agréable, certains parents leur donnent des habitudes de gourmandise et de paresse, leur font éprouver des excitations incompatibles avec leur âge, multiplient les invitations et les spectacles. Tristes présents que tout cela. Au lieu d'un homme libre vous élevez un esclave. Trop habitué au luxe, il s'en fatiguera, et pourtant lorsque pour l'une ou l'autre raison ses aises lui manqueront, il sera malheureux et vous avec lui: et, ce qui est pire, vous serez peut-être tous ensemble disposés dans les grandes occasions de la vie à sacrifier la dignité humaine, la vérité, le devoir, par pure lâcheté.
Élevons donc nos enfants simplement, je dirais presque durement; entraînons-les aux exercices fortifiants, aux privations même. Qu'ils soient de ceux qui soient mieux préparés à coucher sur la dure, à supporter des fatigues, qu'à savourer les plaisirs de la table et le confort d'un lit. Ainsi nous en ferons des hommes indépendants et solides sur lesquels on puisse compter, qui ne se vendront pas pour un peu de bien-être et qui néanmoins, plus que personne, auront la faculté d'être heureux.