Une vie trop facile amène une sorte de lassitude dans l'énergie vitale. On devient un blasé, un désillusionné, un jeune vieux, inamusable. Combien d'enfants et de jeunes gens sont aujourd'hui dans ce cas. Sur eux se sont posées, comme de tristes moisissures, les traces de nos décrépitudes, de notre scepticisme, de nos vices, et des mauvaises habitudes qu'ils ont contractées en notre compagnie. Que de retours sur nous-mêmes ces jeunesses fanées nous font faire! Que d'avertissements gravés sur ces fronts!
Ces ombres nous disent par le contraste même que le bonheur consiste à être un vrai vivant, actif, prime-sautier, vierge du joug des passions, des besoins factices, des excitations maladives, ayant gardé dans son corps la faculté de jouir de la lumière du jour, de l'air qu'on respire; et dans son cœur, la capacité d'aimer et d'éprouver avec puissance tout ce qui est généreux, simple et beau.
La vie factice engendre la pensée factice et la parole mal assurée. Des habitudes saines, des impressions fortes, le contact ordinaire avec la réalité amènent naturellement la parole franche. Le mensonge est un vice d'esclave, le refuge des lâches et des mous. Quiconque est libre et ferme est aussi franc du collier. Encourageons chez nos enfants l'heureuse hardiesse de tout dire sans mâcher leurs paroles! Que fait-on d'ordinaire? On refoule, on nivelle les caractères, en vue de l'uniformité qui pour le grand troupeau est synonyme du bon ton. Penser avec son esprit, sentir avec son cœur, exprimer le vrai moi, quelle inconvenance, quelle rusticité!—Oh! l'atroce éducation que celle qui consiste à perpétuellement étouffer en chacun de nous la seule chose qui lui donne sa raison d'être. De combien de meurtres d'âmes nous nous rendons coupables! Les unes sont assommées à coups de crosse, les autres doucement étouffées entre deux édredons! Tout conspire contre les caractères indépendants. Petit, on désire nous voir comme des images ou des poupées; grands, on nous aime à condition que nous soyons comme tout le monde, des automates: quand on en a vu un, on les connaît tous. C'est pour cela que le manque d'originalité et d'initiative nous a gagnés et que la platitude et la monotonie sont les marques distinctives de notre vie. La vérité nous affranchira: apprenons à nos enfants à être eux-mêmes, à donner leur son, sans fêlure ni sourdine. Faisons-leur de la loyauté un besoin, et dans leurs plus graves manquements, pourvu qu'ils les avouent, comptons-leur comme un mérite d'avoir été méchants à visage découvert.
À la franchise associons la naïveté dans notre sollicitude d'éducateurs. Ayons pour cette compagne de l'enfance, un peu sauvage, mais si gracieuse et si bienfaisante, tous les égards possibles. Ne l'effarouchons pas. Quand elle s'est enfuie d'un endroit, il est si rare qu'elle revienne jamais. La naïveté n'est pas seulement la sœur de la vérité, la gardienne des qualités propres de chacun, elle est encore une grande puissance éducatrice et révélatrice. Je vois autour de nous trop de gens soi-disant positifs, qui sont armés de lunettes terrifiantes et de grands ciseaux pour dénicher les choses naïves et leur rogner les ailes. Ils extirpent la naïveté de la vie, de la pensée, de l'éducation et la poursuivent même jusqu'aux régions du rêve. Sous prétexte de faire de leurs enfants des hommes, ils les empêchent d'être des enfants, comme si, avant les fruits mûrs de l'automne, il ne fallait pas les fleurs, les parfums, les chants, la féerie du printemps.
Je demande grâce pour tout ce qui est naïf et simple, non seulement pour ces gentillesses innocentes qui voltigent autour des têtes bouclées, mais aussi pour la légende, la naïve chanson, les récits du monde des merveilles et du mystère. Le sens du merveilleux est dans l'enfant la première forme de ce sens de l'infini sans lequel un homme est comme un oiseau privé d'ailes. Ne sevrons pas l'enfance du merveilleux, afin de lui garder la faculté de s'élever au-dessus du terre à terre et d'apprécier plus tard ces pieux et touchants symboles des âges disparus, où la vérité humaine a trouvé des expressions que notre aride logique ne remplacera jamais.
XIV
Conclusion.
Je pense avoir suffisamment indiqué l'esprit et les manifestations de la vie simple pour faire entrevoir qu'il y a là tout un monde oublié de force et de beauté. Ceux-là pourraient en faire la conquête qui auraient l'énergie suffisante pour se détacher des inutilités funestes dont notre existence est embarrassée. Ils ne tarderaient pas à s'apercevoir que, en renonçant à quelques satisfactions de surface, à quelques ambitions puériles, on augmente sa faculté d'être heureux et son pouvoir pour la justice. Ces résultats portent autant sur la vie privée que sur la vie publique. Il est incontestable que, en luttant contre la tendance fiévreuse de briller, en cessant de faire de la satisfaction de nos désirs le but de notre activité, en revenant aux goûts modestes, à la vie vraie, nous travaillerions à consolider la famille. Un autre esprit soufflerait dans nos maisons, créant des mœurs nouvelles et un milieu plus favorable à l'éducation de l'enfance. Peu à peu nos jeunes gens et nos jeunes filles se sentiraient dirigés vers un idéal plus élevé et en même temps plus réalisable. Cette transformation intérieure exercerait à la longue son influence sur l'esprit public. De même que la solidité d'un mur dépend du grain des pierres et du degré de consistance du ciment qui les agglutine, de même l'énergie de la vie publique dépend de la valeur individuelle des citoyens et de leur puissance de cohésion. Le grand desideratum de notre époque est la culture de l'élément social qui est l'individu humain. Tout dans l'organisation actuelle de la société nous ramène à cet élément. En le négligeant nous sommes exposés à perdre le bénéfice du progrès et même à faire tourner contre nous les efforts les plus persévérants. Au sein d'un outillage sans cesse perfectionné, s'il advient que l'ouvrier diminue de valeur, à quoi servent les engins dont il dispose? À empirer par leurs qualités même les fautes de celui qui les manie sans discernement ou sans conscience. Les rouages de la grande machine moderne sont infiniment délicats. La malveillance, l'impéritie, ou la corruption, peuvent y produire des troubles autrement redoutables que dans l'organisme plus ou moins rudimentaire de la société d'autrefois. Il nous faut donc veiller à la qualité de l'individu appelé, dans une mesure quelconque, à contribuer au fonctionnement de cette machine. Que cet individu soit à la fois solide et liant, qu'il s'inspire de la loi centrale de vie: être soi-même et fraternel. Tout en nous et hors de nous se simplifie et s'unifie sous l'influence de cette loi, qui est la même pour tous et à laquelle chacun doit ramener ses actions; car nos intérêts essentiels ne sont point contraires, ils sont identiques. En cultivant l'esprit de simplicité nous arriverions donc à donner à la vie publique une plus forte cohésion.
Les phénomènes de décomposition et de délabrement que nous y remarquons se ramènent tous à la même cause: manque de solidité et manque de cohésion. On ne dira jamais assez combien le triomphe des petits intérêts de caste, de coterie, de clocher, l'âpre recherche du bien-être personnel, sont contraires au bien social, et, par une conséquence fatale, détruisent le bonheur de l'individu. Une société dans laquelle chacun n'est préoccupé que de son bien-être individuel est le désordre organisé. Il ne sort pas d'autre enseignement des conflits irréductibles de nos égoïsmes intransigeants.