L’Ami. — En ces heures, arrête-toi pour reprendre des forces ! Ne t’obstine pas, même au labeur sacré ! Tu fournirais un travail médiocre dont la fragilité nuirait à la cause et à ton courage. Pense au réconfort ! Fais une halte !
Constituons une solitude aimée où notre idéal soit compris, afin de nous y consoler des rudes contacts, des mépris et des anathèmes. Reprenons barre au foyer qui réchauffe notre âme ! Exposons-la au rayon bienfaisant, à la rosée rafraîchissante ! Quittons la foule dévorante, afin de refaire des provisions ; laissons là les contradicteurs, pour la retraite accueillante et l’accord !
O Béthanie ! O Thabor ! ô nuits sur la montagne ! ô douces intimités ! agapes où tous sont un même cœur ! Nous avons besoin de vous comme l’enfant, du sein maternel ; le pèlerin, de l’auberge ; l’exilé, de la patrie !
O selige Oed’ auf sonniger Höh ![1]
[1] O bienheureux désert, sur la hauteur ensoleillée !
AU DÉSERT
L’Ami. — N’aspire pas à fuir le monde ! le salut n’est pas dans la fuite. Il est dans la lutte, ardente et magnanime, dans le don de soi ; la diffusion du levain à travers la pâte. Mais que peut l’arc affaibli par une tension trop longue ? Que devient le levain, si sa puissance de fermentation est perdue, faute de soin ?
Les trois quarts du travail sont du travail intérieur. S’affermir soi-même dans son idéal, augmenter sa foi, voilà l’essentiel, la première condition de toute action vraie. Tout pionnier doit connaître le désert. Il est bon qu’il en sorte ; mais qu’il y retourne souvent pour s’inspirer, réparer ses armes, écouter la voix du silence, et laisser les flots soulevés et troublés par la lutte se filtrer à travers les gisements profonds du monde intérieur.
HORIZONS FERMÉS
— Il y a des jours où l’esprit semble moins apte à embrasser les grandes vues d’ensemble. Les infinis et les immensités nous échappent. Tout cela est loin, enseveli dans quelque brume impénétrable.