L’Ami. — Ce qui demeure, c’est ce qui est. Une chose n’a pas besoin de s’éterniser pour participer de l’éternel. Il suffit qu’elle soit accomplie en elle-même. Ici le temps ne fait rien à l’affaire.
A la joie de cette fête de soleil, rien ne manque. S’il y a une ombre au tableau, elle est en toi. Ne t’attriste pas sur ce peuple éphémère : prends de lui une leçon, prête l’oreille ! Aucun son discordant : c’est la plénitude absolue. Tout est fondu en une harmonie immense, vibrante et lumineuse. Ce chant universel dit l’ivresse de vivre, la paix, la confiance. Ils ont une seule goutte de l’Océan, mais cette goutte est pure. Ne les plains pas.
— Ils ignorent leur bonheur ; c’est comme s’il n’existait pas.
L’Ami. — En cela encore, détrompe-toi. L’astre connaît-il sa splendeur, l’enfant sa grâce, le ciel sa profondeur ? L’âme qui s’ignore ne jouit-elle pas d’une beauté de plus ? Pour être généreux et bon, est-il nécessaire de le savoir ? Les héros dont nous admirons le courage tranquille se trouvent-ils eux-mêmes héroïques ?
Savoir n’est pas tout. D’ailleurs que savons-nous ? Peu de chose, à coup sûr, et pas assez pour en vivre. A ceux-là, leur joie arrive par d’autres voies que le savoir. Ils vivent sur le fonds inépuisable qui alimente les créations. Ils sont à la source, comme le nourrisson au sein. S’ils se raisonnaient à ta façon, ils seraient, comme toi, au régime des citernes crevassées. Leur joie s’en irait en fumée, et leurs chants cesseraient.
— Puis-je m’empêcher de penser, de prévoir ? Pour quel usage m’est offert le don de réflexion ? Ne m’as-tu pas toujours engagé à m’en servir ?
L’Ami. — A t’en servir, afin de voir plus clair, mais non pour faire la nuit en plein jour ; ta raison doit te fortifier et non t’abattre. Si elle te gâte la vie, c’est donc que tu l’appliques à des besognes qu’elle fait mal. Tu la décourages en l’attelant à l’impossible. Comment pourrait-elle t’aider à vivre, si tu l’exténues ? Tu lui demandes de te fournir l’explication de l’univers, et dans le produit de son impuissant effort, tu t’installes. Le manque d’air et d’espace t’y étouffe. Ta joie s’étiole comme une plante en cave. Le moindre cri-cri sous l’herbe en mène plus large que toi.
— Hélas ! que de fois l’ai-je éprouvé avec douleur. L’inquiétude me ronge. Comment vivre tranquille dans ce monde chancelant ? Rien n’est ferme sous nos pas. Sur nos têtes tout menace ruine. La joie même nous fait peur.
L’Ami. — Pauvre enfant, que je te plains d’être ainsi torturé. Si tu savais comme la confiance est bonne, et vain le souci. Quand tu auras prévu tous les malheurs, signalé à l’horizon tous les orages, il t’en arrivera un que tu n’auras pas aperçu. Du ciel bleu, la foudre tombera sur ta tête. Cesse donc de t’agiter inutilement ! Arrête les frais ! A quoi bon cette fabrique de soucis où tu places tes meilleures ressources pour exercer une industrie malsaine ?
Ne vaux-tu pas mieux qu’une fourmi ou une luciole ? Si ceux-là, que la première gelée de nuit emporte, boivent au pur calice de la joie, te réserveras-tu la lie amassée dans je ne sais quelle coupe impure et trouble ? Comprends la leçon de divine insouciance qui sonne par cette montagne ! Hé oui ! la figure de ce monde passe ; il y a sans doute d’excellentes raisons pour cela. Ne t’épuise pas à le déplorer. Saisis dans son vol rapide la révélation de la minute qui fuit.