Cet entrain, l’unanimité de ce vibrant concert ne te dit-il donc rien ? C’est un symptôme à retenir. Il flotte à la surface, mais il vient de loin. Le fond du monde est solide, on peut bâtir dessus : voilà ce que dit l’étoile qui chemine par les cieux, et l’insecte qui chemine sous l’herbe ; voilà ce que fait bruire dans un rayon de soleil l’innombrable essaim des éphémères. — Sois un homme comme la fleur est une fleur, l’abeille une abeille ! Vis ta vie ; fais ta route ; accomplis ton œuvre et ne t’inquiète pas du reste ! Et toi aussi, tu connaîtras la paix, la joie, la plénitude.

III
HEURES DOULOUREUSES

Dis-moi ta Peine.

ROI DE MISÈRE

L’Ami. — Le Christ a dit : « Je ne suis pas seul, le Père est avec moi. » Tu peux le dire aussi avec joie, à certaines heures. Pourquoi donc à d’autres, aux heures noires où ta cour de misères s’assemble, faut-il que tu dises avec tristesse : Je ne suis pas seul ?

Qu’as-tu fait pour te condamner à pareille société ? En vérité, Dieu nous a-t-il donné une âme, pour en faire une hôtellerie morose, où des places de choix sont accordées à des visiteurs aux figures sinistres qui, de leurs discours et de leurs réflexions, nous glacent le sang et abattent le courage ?

Que te disent-ils tout bas, ces compagnons aux traits lamentables ? Que la vie est mauvaise, qu’il n’y a pas d’espérance, que le mal est vainqueur, vaine la lutte pour toute belle cause ? Ils te renouvellent les souvenirs amers et te font voir, dans l’avenir, des ennemis nouveaux se préparant à fondre sur toi. Et après ? Te tendent-ils la main, ces seigneurs Soucis ? T’aident-ils à te débrouiller ? — Non, ils n’ont jamais su que gémir. Hors d’ici donc, ces tristes parasites, toujours prêts à envahir la solitude des êtres harassés ! Ils ont le don de se faire aimer, comme les mauvais fils, pour tout le mal qu’ils vous font. Nettoyons-en notre esprit comme d’une moisissure !

INGRATITUDE

— Oh ! l’ingratitude, mal hideux et rongeur ! Comme elle torture le cœur !

L’Ami. — Mais il doit y avoir du plaisir à la pratiquer, si j’en juge par le nombre des ingrats. Certains ont le vin triste et la gratitude morose ; mais ils ont l’ingratitude joviale. Regardez-les quand ils remercient : ils forcent leur talent. Lorsqu’ils pratiquent l’ingratitude, ils sourient. C’est le sans-gêne, la désinvolture, l’aisance des petits canards sur l’eau : vous les contemplez dans leur élément.