— Dieu m’a pris mon enfant.

L’Ami. — Ne dis pas cela !

— Job l’a bien dit : « L’Éternel l’a donné, l’Éternel l’a ôté, que le nom de l’Éternel soit béni ! »

L’Ami. — N’abusons des paroles de personne ! Job voit fondre sur lui des malheurs inexplicables. Comme il sait que tout est dans la main de Dieu, il garde sa confiance et le bénit, dans les jours mauvais comme dans les beaux jours. En cela il a raison.

Mais, relis les textes ! Disent-ils que Dieu avait décidé de prendre à Job ses biens d’abord, ses enfants ensuite, en dernier lieu sa santé ? Dieu est-il considéré comme l’artisan de ses malheurs ? Non. Il y avait là-dessous une machination de Satan. Job pouvait-il s’en douter ? Évidemment, il se trompait.

— Mais n’est-il pas consolant de pouvoir s’associer à sa parole ? Quel autre refuge avons-nous dans les obscurités de la vie ? Quoi qu’il arrive, pouvoir nous en remettre à Dieu absolument, n’est-ce pas le recours suprême du croyant ?

L’Ami. — Certes, oui ! Ici nous sommes d’accord. Il est bon de savoir que tout se ramène à Dieu, en définitive. Mais prenons garde ! C’est dépasser le but et sortir du vrai que de dire avec l’assurance d’un témoin oculaire : Dieu a fait ceci ou cela. Pour parler ainsi en connaissance de cause, il nous faudrait une envergure d’esprit qui nous manque totalement. Peux-tu poser ton pouce sur le Silberhorn et ton index sur le Davalaghiri ?… Ce serait là cependant une moins téméraire entreprise que de vouloir enfermer dans les limites de ton esprit certains domaines, entre eux contradictoires, de l’action divine. Crois au Père, crois à son amour ! C’est ce que tu peux faire de plus conforme à la fois à ta raison et à ton cœur. Ne te laisse dire ni insinuer par aucun désordre de ce monde, par aucun malheur, aucune ignominie, aucune douleur affolante, que le Père t’oublie et ne t’aime pas ! Garde fixée sur toi sa face qui rassure et console !

Or tu changes sa figure, en voyant en lui un ravisseur d’enfants. Son front se durcit. Il devient le despote se jouant de nos affections et de nos vies selon son bon plaisir, et devant qui rien ne vaut, si ce n’est « obéir et se taire ».


Ici, je ne sais quel bon instinct nous guide mieux que des paroles tombées au rang de formules. Si ton fils meurt assassiné, tu ne diras pas que Dieu l’a tué. S’il meurt victime de sa témérité, attribueras-tu sa mort à Dieu ? Non. Pourtant au fond de tout, il y a Dieu.