Mais voilà, ton fils est mort de maladie et couramment nous disons que Dieu l’a ainsi voulu, qu’Il a envoyé ce mal.

Est-ce Dieu qui a organisé la vie telle que nous la menons ? Notre hygiène fait-elle partie de sa création, nos grandes villes de son plan ? Est-ce que la femme et les enfants croupissant dans les usines malsaines, au fond des troisièmes cours d’un faubourg sans air, souffrent et meurent selon une loi fixée par Dieu ? Certes Dieu est au fond de ces choses-là aussi et c’est là notre espérance pour en sortir. De ces cloaques, son esprit nous mènera vers les pures hauteurs. Mais si je pouvais croire le mal et la misère conformes à sa volonté, tout mon entrain pour les attaquer tomberait. Dans une pensée humaine, l’idée que Dieu fait directement tout ce qui arrive, comme nous voyons un homme organiser et produire ses actes, est une idée intolérable, paralysant toute action, transformant la vie religieuse en un bagne. On n’évaluera jamais les angoisses et les tortures infligées au pauvre cœur humain par la religion ainsi comprise. Du fond de quel enfer Job crie-t-il des paroles comme celle-ci : « Et quand il m’exaucerait, si je l’invoque, je ne croirais pas qu’il eût écouté ma voix, lui qui m’assaille comme par une tempête, qui multiplie sans raison mes blessures… Suis-je innocent, il me déclarera coupable… Il détruit l’innocent comme le coupable… Il se rit des épreuves de l’innocent. La terre est livrée aux mains de l’impie ; il voile la face des juges. Si ce n’est lui, qui est-ce donc ? » Hélas ! que de pauvres créatures souffrantes vivent dans la fournaise asphyxiante de semblables idées !

Cela est tellement horrible qu’en face de certaines formes du mal, la conception dualiste du monde, malgré ses sombres terreurs, me paraît plus consolante, plus assimilable à nos esprits, et surtout moins déconcertante que cette tentative impraticable de manœuvrer avec la cause première comme avec une grandeur connue et délimitée. On prie avec plus de conviction : Délivre-nous du mal ! quand on ne s’engage pas dans ces impasses de l’esprit où l’on est contraint de considérer Dieu comme l’auteur responsable du mal.

Il y a des affirmations dont l’assemblage produit un mélange détonnant. Elles ne peuvent être enfermées sous le même crâne sans le faire éclater. L’homme ne peut supporter cette pensée que Dieu est à la fois dans l’innocent qu’on persécute et dans le juge inique qui le condamne. Si c’est Lui le grand semeur de bacilles et berger de microbes, comment pourras-tu l’invoquer contre la maladie et la mort ? J’aimerais mieux, pour ma part, dire : C’est l’ennemi qui a fait cela. Autrement c’est à en devenir fou.

— Que dirai-je donc dans mon affliction et que penserai-je pour calmer mon âme ?

L’Ami. — Dis-toi d’abord qu’il est arrivé un malheur, un grand malheur ! Car c’est un malheur que de perdre un enfant aimé : vouloir le nier serait un indigne sophisme. Et puis rappelle-toi cette parole du psaume : « Le malheur peut atteindre le juste, mais l’Éternel le sauve toujours. » Il n’y a rien de plus ferme pour un cœur meurtri. Invoque Dieu contre les désordres de la nature et contre ses brutalités ! Invoque-le contre la mort, contre toutes les forces de destruction et de découragement ! Crie : A moi Éternel, voilà l’ennemi !

Ne dis pas : Dieu m’a pris mon enfant. Dis plutôt : Mon enfant a succombé à une terrible maladie. Mais ni la maladie ni la mort ne pourront nous arracher de la main de Dieu, ni détruire notre place dans son plan. Pense ensuite que Dieu veut te fortifier, t’apaiser, te rendre en esprit ce que tu as perdu dans le monde visible.

Ton malheur devra produire du fruit et contribuer au bien. De cette nuit, de la lumière et de la force doivent surgir.

Ensuite pense très simplement et avec une certitude absolue : Le Père fait siennes les misères de ses enfants. Il souffre avec toi ; il est sous ton fardeau. Ainsi tu pourras pleurer ton fils et suivre cette ligne du cœur dont il est toujours néfaste de s’éloigner. Va, pauvre père, Celui qui est le Père, comprend. Ne te violente pas, reste un homme ! Ne crains pas d’offenser Dieu par ta douleur ! Ne fais pas cet horrible tour de force d’arriver à trouver doux ce qui est amer, heureux ce qui est malheureux ! Évite l’inhumain et le monstrueux ! Garde le bon sens avec la foi ! Il nous faut un Dieu faisant vivre, et non un être implacable, froidement cruel qui écrase sans broncher, tue sans sourciller. C’est le Père. On ne te le dira jamais assez, pauvre et douloureuse humanité, car, plus que tes malheurs, tes faux dieux t’exterminent.

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