De ma dernière heure, il en sera comme Dieu voudra. Pourvu que la grâce me soit conservée qui nous tient lieu de toute chose.

Et pourtant certaines morts sont belles et font envie. Pourquoi suis-je ému en lisant, parmi les « faits divers », le cas de ce pauvre camelot, mort en criant son journal ?

L’Ami. — C’est parce qu’il est mort à son poste, en faisant son œuvre. Il nous rappelle le coureur de Marathon, mourant en annonçant la victoire. Il rappelle cet héroïque ami Herrmann Krüger, continuant à donner ses leçons d’hébreu, malgré le cancer qui lui dévorait la figure. Ceux-là meurent debout, et c’est bien ainsi qu’on aimerait mourir. Mais n’importe ! N’ayant pas le choix, demandons seulement que la paix nous demeure, et acceptons le régime de grande misère, de faiblesse complète, avec l’esprit comme soutien ! Au surplus, ne perdons pas, à penser à la mort, le temps réclamé par la vie ! Les jours perdus sont un mauvais oreiller pour s’endormir.


J’aime à penser à ceux qui ont beaucoup et simplement souffert. Pauvre demoiselle J…, qui a souffert pendant vingt ans ! Quand ses amis allaient la voir, navrés, elle les réconfortait. Celle qui n’avait plus qu’un souffle remettait à leur aise les gens bien portants, troublés et déconcertés par ses longues souffrances. Ces exemples-là m’électrisent. Dans les faibles, l’Esprit est fort.

IMPRESSIONS DE PAQUES

Voici venir Pâques, fête du renouveau ! A ceux qui ont gardé un certain contact avec la tradition, serait-ce seulement par le souvenir pieux, une telle fête ramène des réflexions spéciales. Pour d’autres, à ce moment particulier de l’année, où dans nos climats s’annonce et s’accentue le réveil de la nature, des impressions analogues surgissent d’une source différente. A tous apparaît, sous une forme plus pressante, plus insinuante que d’habitude, la grave question dont dérivent toutes les autres, la question de la vie.

Moi aussi je me laisse aller à la sollicitation intérieure. Plus d’un lecteur ami, l’ayant comme moi ressentie, nous nous rencontrerons peut-être en esprit.

Qu’il soit touché par la grâce du printemps ou le souffle d’éternité symbolisé par la fête de Pâques, mon cœur est avant tout près de ceux qui souffrent et pleurent, dont l’espérance vacille ou s’est éteinte. La vie, pour beaucoup, est une grande ombre, une longue nuit. Ils y marchent sans savoir d’où ils viennent ni où ils vont, frappés de coups dont ils ignorent le sens, saignant de blessures dont la cause leur échappe. Et tout ce qui les remet en face du fait de l’existence, excite au fond de leur âme une angoisse infinie. La vie, cauchemar que tout matin renouvelle, redevient plus poignante avec chaque printemps.

Que nous veulent ces bourgeons gonflés, ces boutons que la sève fait éclater, ces fleurs perçant, germant, s’ouvrant partout ? Les chants se réveillent dans les bois, l’air se peuple d’un murmure ailé, les nids se bâtissent, les couvées se préparent. Tout cela, pourquoi ? N’est-ce pas le grand égarement qui recommence ? A quel autre but que la souffrance et la nuit aboutit ce colossal et vain effort d’être ? Qu’y a-t-il au fond de cet inconcevable devenir ? L’abeille retournant aux calices d’or, la fauvette glanant des brins d’herbe pour tresser la demeure de ses petits, amassent-elles autre chose que des preuves de l’irrémédiable néant ?