L’Ami. — Mais où donc sont-elles plus adorables que sur les souches mousseuses des vieux chênes ou sur les murs croulants ? Connais-tu quelque chose de plus souriant que ce contraste : Sur la ruine vénérable, des essaims voltigeants de campanules et d’œillets sauvages ? Laisse là ta mélancolie ! Elle t’inspire des pensées d’une qualité médiocre. Si ton cœur est semblable aux ruines écroulées, n’empêche pas le printemps d’y faire éclore ses fleurs ! Sois d’accord ! Fais mieux, si tu en es capable ! Convertis-toi à la joie ! Le fou, ici, c’est ton humeur noire. Bien moins fou serais-tu d’aller parmi ces enfants. C’est quelque chose qu’un ancien aimant assez les jeunes pour redevenir enfant avec eux. Si ta gravité te laisse du loisir, il n’existe pas de meilleur moyen de les employer. Sous tes cheveux gris, avec les traces par la douleur imprimées à ton front, sourire à la jeunesse, se réjouir pour elle d’une heure de joie, voilà ce que j’appelle connaître son métier d’ancien. La vie est obscure, tu en portes les preuves. Raison de plus ; mettons de la lumière en son matin !

Aime-les bien, tous ces jeunes, et tant que tu le pourras, sois encourageant, réconfortant, rayonnant de la lumière intérieure !

La jeunesse a en elle une veine d’espérance que Dieu lui-même renouvelle à chaque génération. Prends garde de faire passer sur sa fleur gracieuse et fragile le souffle mauvais d’une sagesse déçue ! Rallume plutôt ta flamme à leur flamme ! Si tu sais sourire avec eux, ils sauront être sérieux avec toi, lorsque l’heure viendra de mettre, dans leur vin fougueux, un peu d’eau fraîche puisée à la source de ton expérience.

VIEILLIR

— N’est-il pas triste de vieillir ?

L’Ami. — Dis plutôt que c’est un art difficile et que peu de gens ont appris. Mais où sont ceux qui connaissent leur métier ? Les jeunes savent-ils être jeunes ? Les riches savent-ils être riches ? Savoir jouir de la santé est presque aussi rare que de savoir être malade. Chacun se mêle de faire le travail des autres et de leur donner des conseils.

Vieillir c’est triste. Oui, si tu veux empêcher les années de s’écouler, les cheveux de blanchir, les yeux de se ternir, les rides de se creuser. Mais si de toutes ces manipulations auxquelles te soumet la vie, tu retires un peu de sagesse, de profit, de bonté, vieillir c’est se libérer, se grandir et se clarifier. Une des plus belles choses en ce monde, c’est un ancien que l’expérience a rendu meilleur, plus indulgent, plus clément, un ancien qui aime l’humanité malgré ses misères et adore la jeunesse, tout en se gardant bien de vouloir concourir avec elle.

Celui-là est comparable à ces vieux Stradivarius dont le son est devenu si doux que le prix s’en est centuplé. Il semble qu’ils ont une âme.

PÈRES INQUIETS

— La jeunesse est trop hardie. Rien n’échappe à son esprit révolutionnaire. Mes grands fils disent à table des choses énormes. Ils tiennent couramment des propos subversifs qui font leur joie et me navrent. Que pourrais-je tenter pour les en empêcher ?