L’Ami. — Explique-toi.
— Le monde est plein de misère et de calamités. Ici, on meurt de faim. Là, l’héroïsme et la liberté succombent sous le nombre. Ailleurs, on massacre, ou bien le sol vomit des flammes sur ses habitants. Les mauvaises passions sont déchaînées entre semblables, l’avenir est sombre. Ces jeunes gens qu’ont-ils à espérer ? Les fils deviendront de la chair à canon, les filles de pauvres épouses maltraitées, des mères élevant péniblement leurs enfants, avant l’âge fanées par les soucis et la douleur.
Où sont ceux qui dansaient et riaient ainsi, il y a vingt ans. L’engrenage de la vie les a saisis, la joyeuse folie est envolée.
Par delà le mur du cimetière prochain, je vois des croix sur des tombes trop tôt ouvertes. Danseurs d’autrefois, de combien d’entre vous contiennent-elles les os ? Tout cela me rend triste à mourir. Tu ne sais pas ce que je souffre en les voyant là, insouciants, les yeux allumés, allant à la vie, pleins d’une confiance réservée aux pires désillusions.
L’Ami. — Je comprends. Ta douleur est vraie, j’en prends ma part ; mais après ? Qu’allons-nous leur proposer ? De prendre le deuil en prévision des calamités futures ? De se coucher pour attendre les balles des ennemis, l’éclosion des maladies dont le germe peut-être en secret les travaille ? Pourrions-nous du moins dire à chacun de ces jouvenceaux à quel sujet il doit consacrer ses larmes d’avenir ? A une mort prématurée ; à une vieillesse traînante, infirme, asseulée ? Et s’ils se chargeaient le cœur du pressentiment des malheurs réunis ? Si, d’avance, ils expiraient en esprit, victimes de toutes les épidémies, proies des microbes les plus contradictoires, s’ils se voyaient dans leur carrière de demain, trahis, persécutés, lentement détruits par les peines de cœur ? Y verrais-tu pour eux quelque profit ? Les aurions-nous conviés à des tristesses fécondes ?
— Je sens la portée des remontrances, mais une douleur invincible m’étreint devant tant de joie insouciante, guettée par tant de pièges.
L’Ami. — Il y a des douleurs ennemies ; je crains que la tienne n’en soit. Elle ne peut faire que du mal à toi-même et aux autres. Aucun des malheurs lointains et imprévus qui te hantent, elle ne l’empêchera. Mais elle est puissante pour détruire la paix du moment présent. Se réjouir est bon. Ta tristesse est un témoignage de méfiance envers Dieu lui-même.
La fauvette qui réchauffe ses œufs, nourrit ses petits, chante ses amours sur la branche frêle, malgré les dangers présents, les orages et les hivers futurs, est, plus que toi, dans le vrai.
Le cimetière est près d’ici ; nous le savons. Tôt ou tard, dans le monde visible, tout doit finir là. Mais est-ce donc une si terrible éventualité que de dormir un jour sous la garde de Dieu ? Je ne veux même pas parler des immensités lumineuses sur lesquelles s’ouvre ce trou noir qu’est la tombe. Les morts ne sont pas de ton avis. Ils sont doux au malheur ; cléments et indulgents à la jeunesse rieuse. Les troncs brisés étendus sous la mousse font partie de la forêt, et ceux qui dorment sont de cœur avec nous. Quand des voix claires et vibrantes célèbrent la vie, l’entrain, la joie, les morts chantent la basse, et c’est l’harmonie. N’aimes-tu pas les fleurs ?
— Elles font mes délices ; je leur attribue une âme. Elles disent avec une grâce naïve des choses grandes et inconnues. Ce sont les petites sœurs des étoiles et, comme leurs aînées, sur nos chemins sombres sèment des rayons divins.