L’Ami. — Il n’en reste pas moins une vérité de premier ordre dans cette parole : caché aux intelligents, révélé aux enfants.

Et d’abord :

Il y a une disposition d’esprit qui ne permet pas de profiter, de s’éclairer. Je l’appellerai : l’esprit fermé.

Dans cette disposition fermée sont tous ceux, tant perspicaces et intelligents soient-ils, qui sont des gens à systèmes et à formules, des sectaires envahis par l’esprit de parti et les préventions. Ils n’ont rien à apprendre, ils savent. Ils ne cherchent pas la vérité, ils la possèdent. Ils en sont les détenteurs patentés, l’offrent, l’exportent ; mais ils n’importent plus. Eux seuls sont les vrais, les purs, les croyants, les intelligents. Aussi rien, désormais, ne peut plus entrer dans de semblables esprits. Imperfectibles, incorrigibles, incapables de s’amender et de réparer leurs tares, ils périssent, armés de la triple cuirasse de leur suffisance. Tous les mandarinats scientifiques, tous les dogmatismes religieux et philosophiques en sont là. Ils font le désespoir de quiconque travaille à établir quelque chose de bien, en dehors de tout ce qui est officiellement reconnu. Tout pionnier de l’avenir les trouve sur son chemin. Et le pessimisme n’est pas exagéré, qui s’exprime dans cette comparaison d’une rigueur presque choquante : « Les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront au royaume avant vous. »

Les promoteurs d’idées scientifiques nouvelles n’ont-ils pas fait, pour leur part, et au milieu de combien d’amertumes, l’expérience que les esprits encore incultes étaient plus accessibles aux vérités neuves que ceux occupés, encombrés, saturés par des conceptions trop arrêtées.

Il faut s’examiner soi-même avec soin et tous les jours, pour échapper à ce danger. C’est le danger de mourir misérable, parce qu’on se croit trop riche. — Mais voici bien autre chose :

J’estime que rien n’est plus essentiel au développement moral et à l’équilibre humain que de s’en rendre compte. Caché aux intelligents, révélé aux enfants.

Nous possédons par instinct, par grâce, par droit de naissance, d’emblée et quelquefois sans nous en douter, d’immenses richesses que l’excès de réflexion et d’analyse, la rage de disséquer et de rationner nous fait perdre. Méconnaître cela, l’oublier, est un des plus grands malheurs de la vie.

— Ce malheur, je l’ai senti par moments s’approcher de mon âme. Je crains que ce ne soit un mal de ce temps plus encore que des précédents.

L’Ami. — La première condition de succès dans la lutte est la connaissance de l’ennemi. Un homme prévenu en vaut deux. La peine que nous prenons d’apprendre est une peine méritoire et juste. L’enfant est animé d’une heureuse curiosité qu’il faut tenir éveillée. Bien conduite, elle devient chez l’homme la soif de savoir, mère de toutes les conquêtes de l’intelligence.