— Oh ! mon ami, que tu es jeune, toi qui as tant vu d’hommes ! Les galets du rivage déploieront leurs ailes parmi les blanches mouettes, avant que les cœurs endurcis, aigris, portés à l’antagonisme violent, ne suivent la pente de douceur où tu prétends les mener.

L’Ami. — Il me plaît d’aspirer avec force aux progrès difficiles. Sachons vouloir ce qui est légitime, espérer ce que nous aimons !

Désirons le bien avec une ardeur complète ! Regardons-le, décrivons-le ! Pour moi, lorsque la réalité grossière s’enfle sous mes regards, je salue en esprit ce qui devrait être.

Je rêve donc d’Églises, se recevant entre elles. La synagogue, aujourd’hui, ouvrirait toutes larges ses portes aux fidèles chrétiens. Demain, les chrétiens recevraient les Juifs dans leurs cathédrales et leurs temples. On ferait régner, ce jour-là, une cordialité générale, quelque chose de l’esprit qui devait souffler sous les tentes d’Abraham, lorsqu’il accueillait, le soir, des hôtes mystérieux. S’ouvrirait-il quelque part un culte nouveau, se bâtirait-il un sanctuaire neuf, on pendrait la crémaillère spirituelle en présence des frères des autres cultes. Tout cela, non avec l’arrière-pensée de se convertir mutuellement, mais pour marquer avec force ce qui unit les hommes et pour nous reconnaître frères en douleur comme en espérance, en misère comme en grandeur.

— Hélas ! tout cela est fort touchant, mais y penses-tu sérieusement ? Va faire ta proposition aux chefs, de part et d’autre ! C’est du mépris et de hautains refus que tu recueilleras.

L’Ami. — Il nous faut monter, avec notre volonté de bien faire, plus haut que les refus et les mépris. Les rivalités, les oppositions d’idées, les atavismes, sont comme des montagnes séparées par des crevasses. Élance-toi dans la région sereine de l’humanité réconciliée ! Baigne ton corps dans la lumière clémente qui tombe de l’infini sur les pics neigeux, les gouffres noirs ! Vis dans ce qui doit être, et tu transformeras ce qui est ! Tu rapporteras, de tes séjours dans l’idéal, la force de ne jamais négliger le moindre détail pouvant conduire à mieux.

La virulence de l’esprit sectaire est incroyable, le monde aujourd’hui en est empoisonné. Raison de plus pour nous attacher à tout ce qui peut le combattre. Vivre et agir par la foi vaut mieux que de se laisser démoraliser par ce qu’on a sous les yeux de peu réconfortant. Te crois-tu seul ? Ne suis-je pas avec toi ? Ne penses-tu pas ce que je pense, ne le désires-tu pas ? Aie donc le courage d’espérer la victoire pour ce qui est l’objet de ta profonde et invincible conviction ! Certainement tu as des compagnons. Sors ton drapeau, ils s’assembleront ! Que ceux qui croient à l’humanité pacifiée et fraternelle se reposent de temps en temps des scandales de l’esprit sectaire, en se rencontrant entre eux pour partager ce qu’ils ont de meilleur ! Les droits de l’Idéal sont imprescriptibles.

Elle existe, quoique invisible, l’Église idéale, l’Église de Dieu. Des âmes vivent un peu partout, dans les milieux divers, qui ont plus de bonheur à constater un seul point commun, qu’à signaler cent motifs de division. Les pierres sont prêtes, d’une haute et lumineuse cité, où les âmes sevrées d’amour pourront lui chanter un hymne nouveau. A cet hymne grandiose, public, préludons par de chaudes fraternisations familiales, mettant le cœur au large ! Et l’heure viendra où ce qui timidement se dit à l’oreille se criera sur les toits.

HUMANITÉ TRIOMPHANTE. HUMANITÉ MILITANTE

L’Ami. — Nous pouvons concevoir de loin, comme une figure idéale, l’humanité accomplie. Tous les travailleurs de l’avenir marchent à cette lumière. Dans les jours de tempête, comme dans ceux, plus énervants, de calme plat, cette haute figure de beauté les soutient.