Non. Alors calme-toi. Donne-toi une heure de répit !
C’est une fatigue à laquelle rien d’autre ne peut être comparé, que de remuer ces vastes pensées, de rouler à travers son âme leurs masses gigantesques, de plonger dans l’inconnu, d’explorer les lointains. Mais n’y a-t-il pas un certain abus et de l’illusion à ces opérations titanesques, accomplies par des êtres de notre taille ? Après tout, qui t’empêche de déposer, par instants, les rênes du gouvernement universel, de cesser de penser à tout à la fois ? Quel mal peut-il y avoir à se comporter comme si l’on n’était pas préposé à la marche des soleils ? Se lèveront-ils d’une seconde plus tard ? Sachons cesser de toucher à ce qui nous dépasse et nous déconcerte de parler de ce que nous ne comprenons pas, de justifier Dieu, de lui offrir nos conseils !
Crois-moi, les vastes spéculations sont un des ornements de l’humanité ; mais il est honorable aussi de s’occuper de ce qui nous regarde, de se mêler de ce que l’on comprend, de marcher sur le sentier qui est là sous nos pas, en quittant les orbites stellaires.
Soyons donc, à nos moments du moins, sinon toujours, des hommes ; acceptons-nous tels que nous sommes, et employons-nous de notre mieux ! Ne serait-ce qu’à titre d’essai et sans renoncer à l’incommensurable, restons quelquefois à notre place, faisons notre métier. Redevenons nous-mêmes, redevenons enfants. Soyez fidèles dans les petites choses, a dit le Christ. Comme il ferait bon de s’asseoir à ses pieds, lorsque, chargé du fardeau des vastes combinaisons cosmiques, exténué de tout caser, concilier, prévoir, embrasser, on ne sait plus où donner de la tête. Je vois son long regard où brille la confiance divine et la pitié pour toutes nos langueurs ; je vois son bon sourire vivifiant, et je crois l’entendre nous dire : « Laissez à chacun sa part, mes enfants : au Père, à remplir le monde de sa présence, de tout savoir et de tout mener ; à vous, d’avoir confiance en Lui, de vous aimer et vous servir les uns les autres. » Là est le chemin qui, de notre faiblesse mène à la puissance, de nos ombres à la clarté.
Ce serait si simple pourtant, si, par une vieille aberration, nous n’étions pas tous pris du vertige des grandeurs. Chacun travaille en grand, réforme la société, gouverne les empires, régit le monde. Très peu s’occupent de leur affaire. C’est au-dessous d’eux. Les hommes religieux ont ce tracas comme les autres. On est homme, on est de la famille, on a son goût de terroir. Avez-vous remarqué de quel noble mépris certains contemplent l’humble morale, du haut des dogmes ? On n’est pas plus dédaigneux, à l’altitude, des modestes replis du vallon. Ils ont, certes, raison, tous ceux qui travaillent à étendre l’horizon humain. Toute pensée nous donnant plus d’air, plus de lumière et plus d’espace est une messagère du monde supérieur. Et l’on ne parviendra jamais à fermer au-dessus de nos têtes la trouée sur l’infini. En vain rognerez-vous les ailes de l’âme, en vain direz-vous à l’esprit : tu souffleras jusqu’ici et pas plus loin. D’instinct il s’élance au pays de l’inconnu et du mystère. Mais pourquoi transformer en chaîne ce lien libérateur qui nous joint à l’au-delà ? Pourquoi s’égarer et s’épuiser aux régions vertigineuses, dans l’air irrespirable ?
Par quelle illusion l’homme se croit-il plus près de Dieu, lorsqu’il a escaladé quelques échafaudages de dogmes ? L’humble chemin du cœur, serait-il terre à terre ? Le souci du mieux, dans la conduite, le soin de la maison et des enfants, le service de ceux qui souffrent, l’emploi scrupuleux du temps et des forces, seraient-ce là choses exemptes de grandeur ? Remettre à Dieu l’inconnu et l’avenir, pour s’appliquer avec énergie au devoir présent clairement indiqué, serait-ce une méthode moins sûre que de remettre les besognes pratiques au lendemain douteux où nous saurons enfin ce que nous ignorons ?
CONTRADICTIONS
L’Ami. — Quand il y a contradiction entre les aspirations légitimes du cœur humain et les constatations de la science positive, il faut en conclure qu’il y a erreur. L’espérance et la réalité sont faites pour s’accorder. Une réalité désespérante serait un non-sens. La réalité suprême, seule vraie, c’est la plénitude absolue, dépassant toute conception, défiant toute espérance. Nulle aile n’est assez hardie pour en atteindre la limite, car elle n’a pas de limites. Nous émanons de l’être ; il nous environne et nous porte. Sa richesse infinie contient de quoi combler tout ce qui en nous est aspiration vraie et juste. Aucune contradiction ne doit donc nous arrêter, ni nous troubler. La seule conclusion à en tirer est celle-ci : il faut ou bien que l’espérance trouve un autre chemin, ou la réalité une autre interprétation.
Quelquefois tous les deux sont désirables.