L’Ami. — Personne ne peut réprimer ce qui est foncièrement humain. Ne renonce donc pas à expliquer, à te rendre compte de toi et de ce qui se passe en toi, comme de tout ce qui t’entoure. Mais rends-toi compte en même temps de ta condition, comme de tes moyens ! Chercher, se rendre compte, c’est bon, salutaire. Mais se contenter de ce qu’on a trouvé, s’arrêter, se priver de ce que d’autres, près de vous, ont rencontré sur d’autres chemins, voilà qui est mauvais. Faire une copie, et penser ensuite qu’on a créé l’original, voilà l’illusion. Nos explications sont des efforts, incertains du succès ; des aspirations, non de la possession. Leur caractère d’infériorité doit rester constamment chose entendue.

— Alors c’est l’incertitude, l’aléa perpétuel. Rien de définitif, jamais, nulle pensée qui ne soit une erreur ?

— L’Ami. — Mais non, ce serait du scepticisme et du plus mauvais. Toute pensée juste est en route vers la vérité. Toute explication motivée se trouve en chemin vers la solution. En chemin nous-mêmes, c’est de telles conceptions, comme nous perfectibles, que nous avons besoin. La vie c’est l’évolution perpétuelle. Mais au sein de cette mue des idées, un point solide demeure : la foi. On ne sortira jamais de là. Nous ne saurions vivre par la vue seule. Toutes nos explications souffrent d’insuffisance. Pas une ne peut nous nourrir. Elle ne contient pas l’élément d’infini qui doit entrer, comme part essentielle, dans toute nourriture d’âme. La foi donne cet élément : elle fait crédit à Dieu. Et certes ce n’est pas trop s’avancer que de le croire solvable. Voilà le programme humain : un chercheur ardent, ouvert à toute clarté naissante ; un croyant assuré en Dieu.

HUMBLE ET FERME

L’Ami. — Il y a une suffisante raison à tout ce qui est, autrement ce serait l’effondrement dans le néant. L’équilibre vital consiste à se reposer dans sa raison d’être. Au fond, toute existence normale et pondérée a, sans le savoir, le poids de cette raison, comme lest. En elle, chaque destinée s’harmonise, et la paix est possible, même au sein de l’ignorance, pourvu qu’il puisse être admis que quelqu’un sait ce que nous ignorons, et que le sens et le but de notre vie, tout inconnus qu’ils demeurent à nos yeux, existent pour Celui « en qui, pour qui et par qui sont toutes choses ». Que le moindre objet réel nous apparaisse, à la réflexion et à l’étude, comme une lucarne ouverte sur l’incommensurable. Voyons-y un signe de la profondeur des choses et de la dimension de nos propres destinées. Et concevons de jour en jour une idée plus haute et plus respectueuse de toute réalité, même humble et subalterne.

Dans un grain de sable, une goutte d’eau, un rayon de lumière, une secousse électrique, il y a plus de choses à noter et à comprendre que l’esprit de l’homme n’en peut saisir. Mais si nous sommes hors d’état de faire le tour de ce qui nous est inférieur, de quelle hauteur nos moyens de comprendre ne doivent-ils pas être dépassés par notre propre personne ? L’homme est plus grand que sa capacité de comprendre. Ceux qui prétendent qu’ils en ont vu le fond et qui, horlogers pleins de suffisance, matérialistes ou spiritualistes, religieux ou athées, nous en démontent les rouages, ont mis leurs prétentions plus haut que leur pouvoir. Ils prennent leurs formules pour des réalités. Leurs affirmations, comme leurs négations, sont empreintes d’une outrecuidance à laquelle il faut préférer la réserve, la timidité même. Devant la grandeur des problèmes, non seulement la modestie est bienséante, mais elle est salutaire et donne de la force. L’aplomb n’équivaut pas à la confiance authentique, et l’humilité n’exclut pas la fermeté. Une certaine retenue est inhérente à la mentalité des grands savants, comme des croyants de première main. Le contact avec les sources rend circonspect et en même temps confère de l’assurance. Il n’y a pas d’incrédulité à constater des abîmes pour lesquels nous n’avons pas de sonde, et des étendues rebelles à nos mesures. La raison humaine a des bornes qui se retrouvent partout, dans la science comme dans la croyance, dans l’axiome comme dans le symbole : la réalité, elle, n’a pas de bornes. Manquerions-nous de respect à la science d’une part, à la croyance de l’autre, en reconnaissant avec sincérité que toutes deux demeurent au-dessous de leur objet, et qu’elles demeurent au-dessous, non pas d’un dernier reste, d’une infime fraction, mais de tout un infini ? N’est-ce pas là au contraire le signe même du parfait respect, et dans ce respect, ne puisons-nous pas un nouveau motif de prendre courage ?

Irrévérencieuse à la fois et ruineuse, est la prétention de tout savoir, soit par observation, soit par intuition. Elle met une solution définitive à ce qui demande à être sans cesse renouvelé, purifié, élargi, sanctifié. Elle nous habitue à nous mouvoir dans une création factice, où se fait de plus en plus rare le contact vivifiant avec la source intarissable. La richesse infinie d’une réalité dont nul n’a touché le fond est plus consolante que celle, toute relative et d’apparence, des systèmes ayant réponse à tout. C’est un perpétuel aiguillon, pour le chercheur, de sentir qu’il a devant lui l’infini, et un réconfort, pour le croyant, de penser selon la parole du Prophète : « Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins et mes pensées au-dessus de vos pensées. »

CONSEIL

L’Ami. — Au demeurant, veux-tu mon conseil sur tant de façons laborieuses, ingénieuses, contradictoires, terre à terre ou sublimes de concevoir le monde où nous sommes ? Que chacun s’y exerce et s’y applique de son mieux ; mais que personne ne s’en rende esclave, et ne les prenne comme prétexte à inquiéter, à molester, à persécuter son prochain ! Surtout, à certaines heures de grande lassitude, où les systèmes embrouillent la pensée, aie le courage de te mettre au-dessus, avec sérénité !

As-tu créé le monde ? es-tu chargé de le gouverner ? en es-tu responsable ?