L’Ami. — La Vérité dont l’homme se nourrit, ne peut exclusivement appartenir à aucun des domaines dont lui-même relève, ni dans ces domaines à aucune des provinces, ni dans ces provinces à aucun des clochers. On ne saurait nous demander de vivre par la pensée dans un univers, ramené aux proportions d’un système philosophique, d’une doctrine religieuse exclusive, ou d’une conception scientifique. Car toutes les théories clochent, et tous les catéchismes sont borgnes. Que si, pour sortir des catéchismes, on nous conduit vers les sciences naturelles, nous changeons de prison. Quelle prétention de vouloir nous faire vivre dans un univers chimique et mécanique, nous qui pensons ! Nous lui appartenons pour une part ; mais nous le savons, et nous en souffrons. Et c’est la preuve que nous n’en sommes pas, de cette grande mécanique. Ceux qui en sont pour de bon, ne le savent pas et n’en souffrent pas : ils sont chez ceux.
Non, quelque intéressante que soit l’histoire à nous contée par les pierres et les plantes, elle ne suffit pas pour expliquer l’homme à lui-même. Consulter les singes et les fourmis, mène plus loin, mais il reste beaucoup de chemin à faire, avant d’arriver au but.
Si nous ne savions pas, par expérience intérieure, que le cerveau sert à penser, nous en serions encore à l’ignorer. Si l’invincible pente de nos esprits ne nous conduisait à considérer chacun comme responsable, en une certaine mesure, de ses actions, nous n’aurions pas encore découvert qu’il y a du bien et du mal. On ne peut tirer ces notions d’aucune cornue, ni les mettre à découvert par aucun scalpel. Pour se renseigner sur l’humanité, il faut s’adresser à elle, dans les meilleurs de ses membres. La vérité sur nous, notre but, notre devoir, notre destinée se trouve dans la conscience de nos frères supérieurs. De leur idéal, de leurs pensées mises en commun, du trésor de leurs actes, peut venir le plus de lumière sur notre nature et notre conduite. C’est là aussi qu’est, pour l’humanité, l’aboutissant, la synthèse de tout ce que nous possédons de renseignements sur l’univers, le véritable foyer de la révélation.
CLARTÉS CONVERGENTES
L’Ami. — En ce foyer, il ne faut oublier aucun élément de clarté, ne rien exclure, ne rien perdre. Toutes les vérités humaines, de quelque domaine qu’elles sortent, sont convergentes. Ceux qui les ont découvertes ont beau s’ignorer mutuellement, ils sont collaborateurs. Ils ont beau s’anathématiser, ils sont solidaires. Disons-nous cela, et ventilons notre âme, afin d’en chasser l’air confiné, les étroitesses sectaires et cette rage de mettre les pionniers en concurrence, qui vous fait perdre le meilleur fruit de leurs travaux ! Des esprits de toutes les formes sont nécessaires. Mais ils ne restent vraiment bienfaisants, que si la largeur des conceptions permet de coordonner leurs services. Pris isolément, ils sont tous mauvais, insuffisants, bons, tout au plus, à nous faire perdre cet équilibre qui est la condition même de la vie.
L’UNIVERS EXPLIQUÉ ?
L’Ami. — L’oiseau, dans la conception mécanique du monde, est plus grand que la cage ; l’homme, plus grand que le monde ; l’effet, supérieur à la cause.
Trop expliquer détruit le charme. Et c’est une pure illusion. Expliquer c’est dominer. On n’explique que ce qui nous est inférieur. Pour nous comprendre parfaitement, avec notre destinée, il nous faudrait pouvoir nous dépasser. Absurde prétention ! Si donc nous construisons, avec des éléments à notre portée, une théorie sur notre propre nature, l’homme, par nous construit, sera notre créature. Quoi d’étonnant si nous désespérons de nous-mêmes, réduits à une telle mesure ? Nos explications, d’ailleurs, aboutissent au même résultat, chaque fois que l’esprit s’enferme dans un système clos. Les philosophies qui expliquent, et les religions qui expliquent, n’évitent pas l’écueil. Ce que nous expliquons est au-dessous de nous. Le penseur spiritualiste, ou l’homme d’une doctrine religieuse, enfermés dans leur formule, finissent par y étouffer. L’air manque, l’espace manque, la lumière manque.
Tout univers fait de main d’homme, est caduc. Quelques bons chocs, et c’est la fin du monde !
— Mieux vaudrait donc renoncer à expliquer. Comment y parvenir ? La soif de connaître est-elle mauvaise ? Le tourment de l’infini, l’angoisse de la destinée, qui donc les fera taire ? Pour moi, je m’endors et m’éveille en leur compagnie, et toute action, toute pensée les cache à l’arrière-plan.