M. Rochester devait s'être aperçu de mon entrée et de celle de Mme Fairfax; mais il paraît qu'il n'était pas d'humeur à la remarquer, car notre approche ne lui fit même pas lever la tête.
«Voilà Mlle Eyre,» dit tranquillement Mme Fairfax.
Il s'inclina, mais sans cesser de regarder le chien et l'enfant.
«Que Mlle Eyre s'asseye,» dit-il. Son salut roide et contraint, son ton impatient, bien que cérémonieux, semblaient ajouter: «Que diable cela me fait-il, que Mlle Eyre soit ici ou ailleurs? pour le moment, je ne suis pas disposé à causer avec elle.»
Je m'assis sans embarras. Une réception d'une exquise politesse m'aurait sans doute rendue très confuse. Je n'aurais pas pu y répondre avec la moindre élégance ou la moindre grâce, mais cette brutalité fantasque ne m'imposait aucune obligation, au contraire, en acceptant cette boutade, j'avais l'avantage. D'ailleurs, l'excentricité du procédé était piquante, et je désirais en connaître la suite.
M. Rochester continua de ressembler à une statue, c'est-à-dire qu'il ne parla ni ne bougea. Mme Fairfax pensa qu'il fallait au moins que quelqu'un fût aimable; elle commença à parler avec douceur comme toujours, mais comme toujours aussi avec vulgarité: elle le plaignit de la masse d'affaires qu'il avait eues tout le jour et de la douleur que devait lui avoir occasionnée sa foulure; puis elle lui recommanda la patience et la persévérance tant que le mal durerait.
«Madame, je voudrais avoir du thé,» fut la seule réponse qu'elle obtint.
Elle se hâta de sonner, et, quand le plateau arriva, elle se mit à arranger les tasses et les cuillers avec une attentive célérité. Adèle et moi, nous nous approchâmes de la table, mais le maître ne quitta pas son lit de repos.
«Voulez-vous passer cette tasse à M. Rochester? me dit
Mme Fairfax. Adèle pourrait la renverser.»
Je fis ce qu'elle me demandait. Lorsqu'il prit la tasse de mes mains, Adèle, pensant le moment favorable pour faire une demande en ma faveur, s'écria: