— J'ai quitté Lowood il y a à peu près un an pour devenir institutrice dans une maison. J'avais une bonne place et j'étais heureuse; cette place, j'ai été obligée de la quitter quatre jours avant le moment où je suis arrivée ici; je ne puis pas, je ne dois pas dire la raison de mon départ: ce serait inutile, dangereux, et paraîtrait incroyable. Je ne suis pas à blâmer; je suis aussi pure qu'aucun de vous; je suis malheureuse et je le serai pendant quelque temps, car la cause qui m'a fait fuir cette maison où j'avais trouvé un paradis est à la fois étrange et vile. Lorsque je partis, deux choses seulement me paraissaient importantes, la promptitude et le secret: aussi, pour atteindre mon but, ai-je laissé derrière moi tout ce que je possédais, excepté un petit paquet; mais, dans ma hâte et mon trouble, je l'ai oublié dans la voiture qui m'a amenée à Whitcross. Je suis donc arrivée ici sans rien; j'ai dormi deux nuits en plein air; j'ai marché deux jours sans franchir le seuil d'une porte; pendant ce temps, je n'ai mangé que deux fois; et alors, épuisée par la faim, la fatigue et le désespoir, j'allais voir commencer mon agonie: mais vous, monsieur Rivers, vous n'avez pas voulu me laisser mourir de faim devant votre porte, et vous m'avez recueillie sous votre toit. Je sais tout ce que vos soeurs ont fait pour moi depuis; car, pendant ma torpeur apparente, je voyais ce qui se passait autour de moi, et j'ai vu que je devais à leur compassion naturelle, spontanée et généreuse, autant qu'à votre charité évangélique.

— Ne la faites plus parler maintenant, Saint-John, dit Diana en me voyant m'arrêter; elle n'est pas en état d'être excitée; venez vous asseoir sur le sofa, mademoiselle Elliot.»

Je tressaillis involontairement; j'avais oublié mon nouveau nom. M. Rivers, à qui rien ne semblait échapper, l'eut bientôt remarqué.

«Vous dites que votre nom est Jane Elliot? me demanda-t-il.

— Je l'ai dit, et c'est en effet le nom par lequel je désire être appelée pour le moment; mais ce n'est pas mon véritable nom, et, quand je l'entends, il sonne étrangement à mes oreilles.

— Vous ne voulez pas dire votre véritable nom?

— Non; je crains par-dessus tout qu'on ne découvre qui je suis, et j'évite tout ce qui pourrait trahir mon secret.

— Et vous avez bien raison, dit Diana. Maintenant, mon frère, laissez-la tranquille un moment!»

Mais Saint-John, après avoir réfléchi quelque temps, reprit avec son ton imperturbable et sa pénétration ordinaire:

«Vous ne voudriez pas accepter longtemps notre hospitalité; vous voudriez vous débarrasser, aussitôt que possible, de la compassion de mes soeurs, et surtout de ma charité (car j'ai bien remarqué la distinction que vous faisiez entre nous: je ne vous en blâme pas, elle est juste); vous désirez être indépendante.